Soutenez-vous la lutte pour les droits des femmes? Pourquoi c'est important ?

"Je soutiens la lutte de tous ceux qui sont discriminés par rapport aux autres, peu importe les circonstances. Et depuis très longtemps, les femmes sont discriminées. J'ai beaucoup de chance de travailler dans un milieu où il n'y a pas de discrimination au niveau des salaires, par exemple, mais ce n'est pas le cas partout. Il faut savoir qu'on relègue les femmes dans leur cuisine, dans la famille... et objectivement, c'est compliqué de tenir les deux rôles : femme au foyer qui s'occupe de ses enfants et fait tourner la boutique, et en même temps des responsabilités professionnelles. Je pense qu'il y a une amélioration de la situation chez les jeunes, dans la génération de mes enfants les filles se défendent mieux, les garçons participent, la société s'est peut-être un peu améliorée. Les jeunes pères mettent beaucoup plus les mains à la pâte, par exemple. Moi j'ai pu travailler parce que j'ai la chance d'avoir un mari pas du tout phallocrate, qui a toujours trouvé normal que je travaille beaucoup. C'est une alchimie à trouver dans la société et dans les couples."

Avez-vous un exemple de difficulté sexiste qu'il a fallu surmonter pour arriver où vous en êtes ?

"Au début de ma carrière d'avocate, avant d'être magistrate, je travaillais dans un cabinet. Certains clients se disaient que c'était pas possible que je sois avocate : j'étais trop jeune et en plus j'étais une femme ! Il y avait des questionnements sur mes capacités, j'ai dû beaucoup me battre pour me faire connaître, pour être reconnue aussi. Parce que quand vous êtes mère de famille et que vous travaillez, vous n'avez plus beaucoup de temps. Les autres femmes à ce moment-là étaient aussi toutes collaboratrices, à part quelques exceptions. Puis j'ai fait juge d'instruction, ensuite je suis allée à la cour d'assise. C'est ma mère qui m'a toujours poussée à être autonome, à subvenir à mes besoins seules aussi : cette génération de femmes-là a beaucoup souffert d'être dépendants de leur mari. De mon côté, j'ai eu cette chance d'avoir une famille où j'ai pu faire des études, c'est immensément plus facile de monter quand on a des proches derrière soi. Mais même comme cela, ce n'est pas facile : je n'ai par exemple jamais pu assister aux fêtes des mères à l'école... parce qu'ils faisaient ça le vendredi en journée, quand j'étais à l'audience."

Avez-vous eu l'impression de devoir faire plus de sacrifices, de devoir plus prouver vos compétences, de moins avoir droit à l'erreur ?

"Je pense, oui. Au départ, on regarde toujours une femme avec un petit air narquois. Il y a quelques années, j'étais allée faire une négociation avec un autre avocat. Et manifestement il m'a sous-estimée. J'étais cette petite jeune femme en talon et tailleur, ça m'a permis de le manger tout cru dans la négociation. Parce que le regard porté sur les femmes est parfois condescendant. Mais ça s'améliore : il y a de plus en plus de femmes qui font des études, souvent plus que d'hommes d'ailleurs, et elles ont su s'imposer dans tous les milieux professionnels. Mais pour accéder aux échelons plus élevés, ça demande encore des sacrifices."

Au quotidien, êtes-vous entourée d'hommes ?

"Oui et non, c'est assez mélangé dans les magistratures. Parmi les présidents de première instance, il y avait beaucoup d'hommes mais ça se féminise petit à petit. Dans mes adjoints, à Tournai c'est un homme, à Mons c'est un homme et à Charleroi c'est une femme. La justice est un monde où il y a de plus en plus de femmes."