À 10h30, la protection civile et le DVI (disaster victim identification) belge ont donné le premier coup de pelleteuse. "Il a fallu faire des repérages pour identifier clairement les tombes, on a commencé à creuser plus loin pour arriver à découvrir les cercueils à la verticale et repérer à quelle profondeur ils ont été ensevelis", explique Christian Decobecq.

Ensevelis en 1956, peu après la catastrophe du Bois du Cazier qui a coûté la vie à 262 mineurs, les cercueils ne sont plus en état : le bois a disparu, il reste un sarcophage en zinc qu'il a fallu ensuite dégager manuellement, à la truelle. "On l'a retiré, et on a retrouvé des ossements", confirme le DVI. "Deux corps ont été évacués vers des pompes funèbres de Gilly, on espère retirer ce lundi un à deux corps de plus, et de les avoir tous sorti d'ici jeudi. Mais la pluie annoncée risque de ralentir le travail."

© Police fédérale - Christian Decobecq

65 ans, c'est une première pour le DVI: la cellule qui est habituée à devoir identifier des victimes de catastrophes, comme après les violentes inondations de cet été, s'est donnée un an pour essayer de savoir quel corps appartient à quelle famille. "L'identification de l'époque n'est pas celle d'aujourd'hui, ils ont notamment utilisé les objets personnels retrouvés sur les corps pour essayer de voir qui est qui. Mais on n'est pas à l'abri d'une erreur. Et une erreur, c'est en fait deux erreurs, si on a pris un corps pour un autre", ajoute encore Christian Decobecq.

Pour l'identification, ils seront entourés d'experts. "On va commencer déjà cette semaine par des examens anthropologiques, sur les ossements: le squelette sera reconstitué pour avoir des informations sur l'âge, le sexe et la stature de la personne. Dans la foulée, des examens dentaires seront faits, parce qu'il y a pour certains des données de l'époque. Il y aura aussi des examens pathologiques, par un médecin légiste, pour trouver des fractures qui seraient dans les dossiers médicaux des différentes victimes. En parallèle, il y aura aussi des prélèvements ADN qui seront faits (pour "matcher" avec celui d'une ou un descendant, NdlR). Il y aura également des examens isotopiques, qui permettent de localiser où la personne est née, il y a par exemple un Algérien qui n'a jamais été identifié, ce processus permettra de dire : tel corps vient d'Afrique, par exemple. On terminera enfin par de la reconstruction faciale, à partir des crânes, pour reconstituer les visages des victimes et tenter de les identifier par ce biais." On le voit, beaucoup d'efforts, qui impliqueront différents experts et instituts à travers toute la Belgique, pour essayer d'avoir la meilleure information possible au bout d'un an.

© Police fédérale - Le travail d'exhumation

Tout cela, c'est fait gratuitement. Chaque expert, chaque cellule, donne de son temps bénévolement pour aider les familles à retrouver les leurs. C'est Michele Cicora, fils d'un mineur italien mort dans le puits du Cazier le 8 août 1956, qui est à l'origine du projet d'ampleur. Depuis près de deux ans, il remue ciel et terre pour retrouver le corps de son père. Il a fini par réussir à trouver le soutien d'une petite dizaine de familles, et il a rallié les autorités belges (communales, régionales et fédérales) autour de sa cause. "Je crois que mon père serait fier de ce que je fais", a-t-il confié, ce lundi. Son objectif, c'est de retrouver le corps de son père pour le ramener en Italie. Italie où la famille - son épouse, ses sept enfants - attendaient le retour du mineur, parti en Belgique essayer de gagner un peu d'argent et sortir les siens de la misère. Il n'est jamais revenu. 

Comme la grande majorité des autres familles des victimes jamais identifiées, Michele Cicora pensait que le corps de son père était au fond de la mine. C'est en 2006, alors qu'il avait décidé de venir au Bois du Cazier, qu'il a appris presque par hasard qu'une tombe contenait les mineurs qui n'avaient pas été identifiés. Depuis, il n'a eu de cesse de retrouver le corps de son père pour le ramener sur ses terres d'origine. 

© Police fédérale - Michele Cicora

Tout cela, Michele Cicora l'a expliqué dans une longue lettre ouverte qu'il a lue - en italien - à l'occasion du début du processus d'exhumation. La voici :


Bonjour à tous et merci d'être là aujourd'hui.

Aujourd'hui est un jour très important pour moi et pour les autres parents des "inconnus". C'est avec beaucoup d'émotion et de fierté que je m'adresse à vous.

Je pourrais parler pendant toute une année mais je vais essayer d'être aussi bref que possible car j'ai hâte que les exhumations commencent. J'ai toujours dit que j'ai cherché mon père toute ma vie et je vais expliquer pourquoi en commençant par quelques citations tirées des dernières lettres que mon père à écrit à sa femme.

"J'ai beaucoup ri quand tu m'as dit: Michelino regarde dans les enveloppes des lettres pour voir si je suis là... mais ne désespérez pas, tout cela va bientôt se réaliser". Que je vais rentrer, parce que mon corps me dit presque d'arrêter. Je ne peux pas mourir du travail".”.

Nous n'avons jamais passé un Noël ou une Pâques ensemble, et mon frère Dante le lui a dit dans une carte qu'il a écrite.

Mon père a répondu : "Cher Dante, tu me dis que Pâques n'est jamais consacré pour vous. Mais c'est la même chose chez moi. Moi aussi, je suis désolé de me voir seul, surtout les jours si chers à la famille, et l'absence du chef de famille rend ces jours plus angoissants. Je suis triste, mais je me console avec quelques bières et une promenade, comme ça j'essaie de tuer la tristesse et la solitude."...

Je suis très fier d'avoir obtenu l'autorisation d'exhumer et de réaliser des tests ADN sur les restes des 17 mineurs non identifiés, qui ne le sont toujours pas, car cela me donne l'espoir de pouvoir leur rendre l'identité et la dignité qu'ils méritent. Ils le méritent en raison de la mort terrible qu'ils ont subie et des sacrifices qu'ils ont fait pour le bien-être de leurs familles et pour leur contribution au progrès économique de la Belgique et des pays dont ils étaient originaires. La grande majorité était des Italiens, mais il y avait aussi des personnes d'autres nationalités, comme en témoigne la présence de certains parents qui sont parmi nous aujourd'hui. Soixante-cinq ans ont passé depuis ce jour maudit.

Ils ont subi une mort terrible, on pourrait même dire qu'ils ont "souffert des douleurs de l'enfer", tandis que leurs proches ont porté les blessures de ce drame pendant toutes ces années.

Ils ont subi une mort terrible, on pourrait même dire qu'ils ont "souffert des douleurs de l'enfer", tandis que leurs proches ont porté les blessures de ce drame pendant toutes ces années.

Nous avons vu avec la pandémie ce que signifie être enterré sans la présence et la proximité d'un être cher. La même chose est arrivée aux 17 mineurs qui sont morts dans la mine du Bois du Cazier. Le tourment et le désespoir des proches ne disparaîtront jamais. On se demandera toujours "Mais pourquoi, à qui la faute et où sont les coupables ?

Métaphoriquement parlant, on peut dire qu'il y avait de la lumière au bout du tunnel noir. Finalement, après 65 ans, nous pouvons peut-être aussi dire que mon père et ses compagnons ont enfin trouvé la lumière. Maintenant, nous pouvons nous aussi nous consoler en sachant que nos proches: nos pères, nos frères, nos grand-parents et oncles ont été retrouvés.

La décision favorable accordée à ma demande est un acte juste de l'Etat belge en reconnaissance des sacrifices mais aussi de l'humiliation subie par ces héros. L'État belge, et dans une certaine mesure l'Italie, avaient une grande dette envers eux, et cette dette est maintenant en partie remboursée.

Essayez d'imaginer pour un seul instant le style de vie que menaient les mineurs.

Il y avait beaucoup de jeunes célibataires qui étaient des enfants, des frères qui essayant de contribuer à l'amélioration des conditions économiques de leurs proches et espérant construire leur propre avenir. Mais il y avait aussi beaucoup de pères de famille. Comme mon père qui, en 1948 et à l'âge de 40 ans, avait décidé de venir ici, attiré par les belles promesses des "fameuses affiches roses", avec l'intention de faire quelques années de sacrifice et d'espérer économiser un peu d'argent pour offrir à sa femme et à ses sept enfants un avenir meilleur.

En Italie, à cette époque, il y avait beaucoup de chômage et une terrible pauvreté causes par la Seconde Guerre Mondiale.

Les " posters roses " qui recouvraient les murs des villes et villages italiens, du Nord au Sud, promettaient un travail sûr et bien rémunéré, des soins de santé, des allocations familiales pour les enfants restés en Italie, des congés payés, une pension et un logement confortable. Comment ne pas en profiter. Au contraire, nous savons tous qu'en vertu de l'accord "Homme contre charbon" du 23 juin 1946, entre les Gouvernements belge et italien, des dizaines de milliers de travailleurs italiens ont été vendus en échange de deux sacs de charbon par jour. Nous savons tous que ces promesses n'ont pas toutes été respectées. Le travail était inhumain et ceux qui tentaient de casser leur contrat de travail avant la fin des cinq ans ne pouvaient pas chercher du travail dans d'autres secteurs. Et il n'était pas rare que des personnes soient arrêtées et même déportées. De plus, l'accueil des locaux n'était pas toujours amical, ils venaient prendre le travail qu'ils ne voulaient pas faire eux-mêmes.

Ils travaillaient dans une mine qui n'avait pas beaucoup de systèmes de sécurité. Ils n'avaient même pas de masques à gaz, et la lampe dont ils étaient équipés était une lanterne à huile dont la flamme servait également d'alarme au gaz, car elle clignotait lorsque les mineurs rencontraient leur ennemi numéro un, le grisou.

C'est dans ce contexte que mon père, comme tous les autres mineurs, était venu travailler. De plus, à cette époque, des entrailles des mines, on sortait mort, ou malade de la silicose. Il n'y avait pas d'échappatoire.

Ce sont les conditions dans lesquelles mon père a travaillé. Il est venu à Marcinelle seul et est mort seul. Et ce sont les raisons pour lesquelles je me suis battu pour l'exhumation et l'identification.

Je n'avais que quatre ans et je ne me souviens même pas vaguement de son visage. Je n'ai qu'une seule photo avec lui, mais aucune avec toute la famille réunie.

Il a dû être terrible pour lui de ne pas voir ses enfants grandir aux moments les plus importants de leur vie, notamment pendant les années de transition entre l'enfance et l'adolescence. Ne pas voir ses deux filles devenir des femmes. Rien que des sacrifices et l'espoir d'un retour dans le giron de sa famille.

Pensez-y, l'espoir de son retour était lié au départ de mon frère Mario, qui, à l'âge de 17 ans, début juillet 1956, un mois avant la mort de notre père, avait émigré au Venezuela. Mon père était revenu pendant quatre semaines, entre mai et juin de cette année-là, précisément pour préparer le départ de Mario. Puis il est retourné en Belgique pour gagner l'argent qu'il avait dépensé pour le billet de Mario, après quoi il serait retourné auprès de sa famille pour toujours.

De cette longue introduction, vous comprendrez pourquoi je me suis jeté à corps perdu dans ma mission. Cette initiative aura non seulement une valeur humaine mais aussi une grande importance scientifique pour l'avenir.

Merci à toutes les institutions qui ont soutenu et continueront de soutenir mon initiative, le tout gratuitement : Christian Decobecq du DVI ; Denis Fontaine des Pompes Funèbres Fontaine ; tous les experts juridiques, médicaux et archéologiques. Et aux autorités institutionnelles et à la Ville de Charleroi qui ont accepté et approuvé ma demande.

Mais mes plus profonds remerciements vont surtout à la direction du Bois du Cazier et à Maître Jean-Philippe Mayence, qui a servi gratuitement d'intermédiaire entre moi et les différentes institutions. Je tiens à remercier tout particulièrement Mme Colette Ista, M. Jean-Louis Delaet et M. Alain Forti, qui ont adhéré dès le départ à mon initiative et ont travaillé avec dévouement et humanité.

Je sais que nous devons être prêts à toute éventualité, mais l'espoir doit être la dernière chose à mourir.

Je conclus en citant les mots de Cicéron et une considération sur L’Union Européenne: "Défendons la mémoire du passé comme quelque chose de précieux, qui donne sens et profondeur à notre présent".

L'émigration, même si les textes d'histoire n'en parlent pas assez, a été une page douloureuse mais fondamentale du progrès économique et social de l'Italie et d'autres pays. Et le phénomène se répète tristement, impliquant également d'autres régions du monde. Les fondations de l'Europe Unie ont été posées ici. Au fond de cette mine, où des travailleurs de 12 pays différents ont versé leur sueur et leur sang. Nous avons connu plus de 70 ans de paix et de progrès social et économique. Bien sûr, il n'est pas parfait, et il doit être amélioré, mais l'expérience des dernières décennies doit nous apprendre qu'il vaut la peine de persévérer dans cette voie. Ce site devrait être un lieu de pèlerinage pour les députés européens et tous les jeunes politiciens afin qu'ils comprennent que la prospérité dans laquelle ils sont nés est due en grande partie aux sacrifices, à la sueur et au sang versés par nos pères. Ignorer cette leçon, uniquement à des fins politiques et électorales, signifierait ignorer la mémoire historique et replonger l'Europe dans le chaos.

Une autre leçon très importante à tirer, et qui n'a pas encore été tirée, de la tragédie du Bois du Cazier est la sécurité au travail. Il est inacceptable qu'à notre époque, des accidents mortels se produisent encore quotidiennement, comme c'est le cas en Italie. Le profit est important, mais il ne peut pas avoir priorité sur la vie. La vie doit continuer à être sacrée.