Une audience surréaliste s'est tenue ce jeudi matin au tribunal correctionnel de Charleroi. Qui montre un décalage complet entre la "réalité de la société" et la "réalité de certaines personnes". La justice reprochait à un homme une série longue comme le bras de préventions : coups et blessures, menaces de mort, harcèlement, vol, dégradation de matériel, et le dernier en date une séquestration. Le tout sur sa compagne. Une quinzaine de scènes, à différents endroits, à différents moments. Toujours pour des motifs qui ne devraient pas en être: jalousie, possessivité, besoin de soumettre sa compagne, de la rabaisser.

Les scènes sont extrêmement violentes. Quand Philippe C. a séquestré sa compagne, Isabelle, durant plusieurs jours dans son appartement, il l'a étranglée, lui a plaqué un couteau sous la gorge en lui disant "tu ne sortiras pas vivante d'ici". Peu avant, il lui avait envoyé plusieurs messages de menaces, notamment de "la défigurer au couteau, pour que plus personne d'autre n'ait envie d'elle". Il a même démoli le pare-brise d'une voiture, celle d'un jeune Carolo qui n'avait rien demandé à personne: il pensait que c'était la voiture d'un autre homme, chez qui il suspectait qu'Isabelle s'était rendue.

Elle subit ces sévices depuis de longs mois. Près d'un an. Pourtant, Isabelle ne s'est pas porté partie civile. Ils sont toujours ensemble.

Philippe est arrivé menotté dans la salle d'audience 259. Il vient de passer les trois derniers mois en prison : le petit homme tout fripé, originaire de Chimay, n'a que 46 ans mais en parait bien dix de plus. À sa façon de parler, bourrue et avec un vocabulaire simple, on se doute qu'il n'est pas très éduqué. Ce qu'il confirme quand il dit qu'il ne sait pas lire: comme près d'un adulte sur dix en Belgique, tout au plus sait-il écrire son nom et quelques mots. C'est probablement ce qui l'a conduit derrière les barreaux, justement, ce manque d'éducation, de savoir-vivre même, ce "décalage" des réalités. Vols, coups et blessures, menaces, harcèlement : les termes utilisés par la justice sont durs et froids, mais ils décrivent en réalité une existence malheureuse et une violence trop habituelle envers les femmes. "C'est ce qu'il a toujours connu, petit sur sa mère, son père faisait la même chose", décrira par la suite son avocat, Me Poncelet, qui ne cherche pas d'excuses mais qui voulait mettre des mots sur un contexte.

Philippe, interrogé sur les faits par la présidente du tribunal, la juge Sandrine Hermant, a du mal avec les dates. C'est avec les lieux qu'il retrouve ses moyens: des coups et blessures à Dampremy, à Cerfontaine, à Montigny-le-Tilleul, à Dinant. Des menaces à Roux, d'autres à Chimay. Puis la scène de séquestration à Gosselies, dans l'appartement d'Isabelle, sa compagne. Il reconnaît, mais il semble minimiser: "ce ne sont pas des coups, ce sont des gifles et des bousculades, ou alors je l'ai agrippée avec force", dit-il. Il pensait en fait qu'on lui reprochait des coups de poing. Son vocabulaire et les termes juridiques sont en décalage complet. Comme pour la prévention de vol : "je lui ai pris son GSM pour qu'elle vienne me voir pour le récupérer, je lui ai rendu après", s'explique-t-il devant la tribunal. La juge lui rappelle alors que prendre quelque chose qui ne lui appartient pas, c'est du vol, peu importe qu'on le rende par la suite.

Apparemment, c'est depuis que Philippe a perdu la garde de sa fille qu'il "déconne", il serait en dépression, dit-il. Mais c'est sans compter le troisième membre du couple: l'alcool. De son propre aveu, Philippe devient violent quand il boit. Et problème: il boit très souvent. Isabelle a régulièrement porté plainte, la police est aussi intervenue à de multiples reprises. Et l'homme n'est pas sans antécédents : entre 1995 et 2019, il a au moins été condamné six fois, pour des vols et des coups.

Le procureur du Roi a réclamé une peine de 40 mois d'emprisonnement. Parce que la violence de Philippe est inacceptable. Du côté de la défense, Me Poncelet demande plutôt un sursis probatoire : pour arrêter de consommer de l'alcool, pour soigner ses troubles psychologiques, pour suivre une formation de gestion de la violence. "Si je vous propose de ne plus prendre contact avec Isabelle, qu'en pensez-vous ?", demande au prévenu la présidente Hermant en fin d'audience. "Ca va être dur, c'est vrai, mais on n'est pas heureux", reconnaît Philippe, visiblement ému, d'un air défait. La clause a été ajoutée aux propositions de l'avocat de la défense.

Jugement le 13 juillet.