Tout qui se chauffe au gaz a vu sa facture d'énergie grimper en flèche ces derniers mois. Ainsi, de près de 20€ le MWh pour du gaz naturel importé il y a deux ans, la facture a quintuplé, entre la reprise économique et les craintes du marché de l'énergie suite à la guerre en Ukraine faisant s'affoler complètement les compteurs. Mais le biométhane wallon, produit à base de déchets agro-alimentaires, lui est resté stable : "il y a bien du diesel à mettre dans les machines ici, mais ça influe maximum de quelques pourcents, pas d'une échelle de grandeur pareille", reconnaît Jérôme Breton, qui gère une usine de biométhanisation aux Bons Villers, au nord de Charleroi.

Avec un prix fixé à près de 80€ le MWh, ce biogaz raffiné qui avait jusqu'à présent toujours été considéré comme cher (3 à 4 fois le prix du gaz importé), est aujourd'hui bien moins cher. "Et on a la garantie que le prix restera stable au fil des ans, puisque sa production n'est pas soumise à la géopolitique. Tant qu'il y a de l'agriculture et des usines de transformation, par exemple pour faire des frites à partir de patates, le prix est connu à l'avance et ne varie pas."

Depuis octobre 2020, l'installation du Bois d'Arnelle, dans les champs au nord de Charleroi, produit 1500 mètres cubes de gaz par heure, 24h/24 et 7j/7. 60.000 tonnes de déchets y sont transformées en biogaz, avec des produits en partie cultivés sur place avec des agriculteurs locaux (culture de maïs) et en partie achetés aux fermiers du coin (feuilles de betterave, paille, lisier) ou aux usines dans un rayon de 15 km autour des Bons Villers (épluchures de pommes de terre, etc.). Les résidus, après biométhanisation, peuvent être utilisés comme engrais dans les champs. Avec Ores, gestionnaire du réseau de distribution, ce gaz vert, renouvelable et local est diffusé dans le réseau et alimente les ménages proches. 

"On a installé une cabine, en bordure du site, pour injecter le gaz produit directement sur le réseau général", détaille Nicolas Claude, responsable stratégie gaz chez Ores. "Dans la cabine, on s'assure de la qualité du gaz - pour qu'il puisse être utilisé par les chaudières comme si c'était du gaz importé sans réglages supplémentaires - et on y ajoute l'odeur caractéristique, par sécurité en cas de fuite, parce que le gaz est naturellement inodore."

Depuis les unités de biométhanisation du Bois d'Arnelle, ce sont près de 3000 ménages, soit l'équivalent de l'entité des Bons Villers (9000 habitants) qui profitent d'un biométhane produit à côté de chez eux. 

© van Kasteel - un manitou recharge les réserves de déchets qui vont être transformés en gaz

Est-ce l'avenir? Pour Ores, et Jérôme Breton qui se bat pour que son projet voie le jour depuis près de 12 ans, clairement : "avec les autres initiatives à Fleurus et Quevy, il y a près de 10.000 clients alimentés en gaz wallon aujourd'hui, c'est peu comparé aux 700.000 ménages qui se chauffent au gaz, mais ça n'est que le début", détaille-t-on chez Ores, où d'autres projets sont déjà à l'étude avec des investisseurs privés. "Le principal levier à enlever, c'est d'arriver à avoir une législation claire sur la question de l'injection de biométhane." Jérôme Breton abonde, il a passé les cinq dernières années à écumer les cabinets ministériels pour réussir à lancer son projet : "aujourd'hui c'est beaucoup trop compliqué, d'une part, à part des fous comme moi personne ne se lance, et puis la question de la tarification n'est pas idéale: je plaide pour une rémunération plus importante, peut-être entre 90 et 100€ du MWh, parce qu'ici on n'est pas rentables sur le long terme, par exemple. On va devoir s'agrandir pour réaliser des économies d'échelle, et nous sommes cinq travailleurs salariés et deux indépendants en renfort, alors qu'on devrait être au moins huit pour faire le boulot." Son infrastructure du Bois d'Arnelle a déjà coûté plus de 15 millions d'euros. 

"Par contre, avec une réglementation claire et un tarif un peu plus avantageux, les investisseurs auront une vision claire des opportunités et se lanceront", ne doute pas Jérôme Breton. "L'installation que j'ai développée ici aux Bons Villers peut être réalisée à plus petite échelle, directement par les agriculteurs eux-mêmes. On le voit déjà en France."

Des propos dans lesquels Ores se retrouve. "D'ici 2030, on aimerait que 50% du potentiel de biométhane en Wallonie soit mis en place, ce qui représente environ 25% de toute la consommation de la région", précise Nicolas Claude. "Et d'ici 2050, on aimerait arriver à 100% de ce potentiel. Ca rejoint les objectifs climatiques des autorités, notamment parce que le biométhane produit moins de CO2 que le gaz, qui en produit déjà moins que le pétrole. Ensuite, pendant cette période de transition où le gaz nous semble toujours essentiel, on verra si le développement d'alternatives comme l'hydrogène ou autres peuvent prendre le relais. Mais en l'état, vu le bâti wallon, vu les besoins énergétiques, le tout-électrique n'est pas un futur viable."