Sur les 30 communes propriétaires de l'intercommunale Brutélé, 22 ont déjà signé l'accord de vente de leur part à l'intercommunale Enodia (ex-Publifin, propriétaire de Voo). Charleroi, qui détient à elle seule près de 30% des parts, devra se prononcer sur la vente lundi prochain. Le PTB s'y oppose, et appelle les 8 communes qui n'ont pas encore signé à refuser l'accord.

Pour rappel, Brutélé est une intercommunale qui détient un réseau câblé sur le territoire wallon et bruxellois. Ses services sont vendus sous la marque Voo, en collaboration avec Enodia, également une intercommunale (ex-Publifin). L'idée de la vente est simple: rapatrier les câbles de Brutélé sous la coupole d'Enodia pour négocier une revente "package" de Voo (ses clients, son réseau, son infrastructure, ses employés, etc.) au secteur privé.

L'intérêt pour les communes est simple : si on prend l'exemple de Charleroi (245 parts), on peut estimer entre 50 et 60 millions d'euros la rentrée d'argent potentielle. Les dividendes actuels, eux, avoisineraient le million d'euro annuel d'après le PTB. Et les communes peuvent aussi se libérer des cotisations qu'ils doivent payer pour les employés statutaires de Brutélé, puisqu'Enodia les prendrait en charge, dans le deal actuel. De plus, les bénéfices dégagés par les communes ne seraient pas soumis à une taxation, vu qu'ils sont réalisés entre intercommunales, et pourraient être réinvestis dans les cotisations de responsabilisation, qui coûtent cher à Charleroi, et le reste pour des investissements ou rembourser des emprunts.

Une fois les parts Brutélé rapatriées, Enodia peut aller vendre Voo S.A., nouvellement constitué d'un mélange bâtard de Voo et de Brutélé, à un privé. À priori en gardant une part minoritaire (49% ou 26%) au C.A. décisionnel de la nouvelle Voo S.A. Parce que la gestion du réseau est un domaine hautement concurrentiel, que Voo/Brutélé ne dispose pas d'un réseau mobile et ne peut donc pas faire d'offres combinées, et qu'il faudrait des investissements massifs des pouvoirs publics pour rendre le "petit Voo" concurrentiel sur un marché qui prend de plus en plus d'ampleur. C'était déjà la raison pour laquelle Enodia voulait vendre Voo à l'époque, une vente d'ailleurs frauduleuse cassée en justice, mais c'est une autre histoire.

Bref, ce n'est pas "le boulot du public" de participer à ce type de marché, pourrait-on dire pour résumer le point de vue actuel d'Enodia, de Brutélé, et des communes qui ont ratifié leur revente de parts.

Sauf que le PTB n'est pas d'accord, tout comme il l'avait signalé haut et fort lors du début des discussions sur la vente de Voo fin 2019. "Pour nous, revendre les parts de Brutélé, c'est surtout participer à la revente de Voo à un privé, puisque les deux ensemble sont plus attractifs, et donc continuer la privatisation des biens publics qui ont été financés avec l'argent des gens", explique Germain Mugemangago, aussi conseiller communal à Charleroi. "Dans son programme électoral, le PS disait vouloir préserver le contrôle de l'Etat dans les entreprises publiques. On attend donc, à Charleroi, que ce parti dont le président est aussi bourgmestre, se positionne clairement contre cette vente et donc contre la privatisation du joyau Voo."

En effet, pour le parti, même si on fait abstraction du fait que la revente signifie la fin des dividendes versés annuellement à Charleroi ou du fait que les employés statutaires une fois dans le giron du privé risqueront le licenciement à terme peu importe les garanties à court-terme, c'est surtout une question de vision de société : "on a vu avec la pandémie encore plus qu'avant toute l'importance du réseau, celle de réduire la fracture numérique, et les villes et communes sont de plus en plus nombreuses à vouloir devenir "smart" et connectées... ici, on a un câblo-opérateur et on veut le revendre. Ca me semble contre-productif. Que les communes revendent leurs parts à Enodia pour créer un Voo consolidé et capable de faire des investissements dans l'avenir, pourquoi pas, mais l'objectif ici est bien de revendre Voo et de le privatiser. Un grand projet serait la construction d'un service numérique public universel."

Se pose évidemment la question de la faisabilité d'un tel effort public: au Japon et en Corée, l'État a sécurisé des fonds pour permettre aux privés d'emprunter largement et câbler 95% de la population à la fibre: ça a fonctionné, sans participation publique directe. Aux USA, par contre, des villes comme Lafayette doivent développer leur propre réseau pour pallier l'absence ou le désintérêt de compagnies privées d'aller se rendre dans des zones plus rurales, estimant que l'investissement ne vaut pas le coût. En Angleterre, le Labour proposait de créer un réseau public pour offrir gratuitement Internet aux britanniques, ce qui  a fait fuir partiellement les investisseurs pendant quelques mois avant que la proposition ne soit abandonnée. 

Le PTB appelle néanmoins les villes et communes restantes à ne pas se prononcer pour la revente. "Si l'une des villes refuse de vendre, tout le deal pourrait tomber à l'eau et on pourrait repartir sur de nouvelles bases pour voir l'avenir de Voo en tant que service public", milite Germain Mugemangango. Son groupe devrait voter contre la proposition d'acceptation de vente de Brutélé, déposée par le collège PS-C+-Ecolo à Charleroi pour le conseil communal de lundi.