Analyse et commentaires de la situation politique carolo.

En période électorale, se lancer dans des prédictions est toujours un exercice risqué : on a parfois des surprises le jour des résultats. C’est, quoi qu’il arrive, la population qui décidera de ce qui suivra, mais La DH vous propose quelques clés de lecture en analysant la situation carolo.

Ce serait dommage de voter (puisque c’est obligatoire) sans avoir conscience des enjeux et des coulisses qui se cachent parfois derrières les sourires et les belles phrases. Et la négociation politique fait partie de ces coulisses, c’est par elles que se font dans la plupart des cas les collèges communaux et les majorités.

Pour bien comprendre, il faut savoir que ce n’est pas parce qu’un parti ou un politique a été "bien élu" qu’il se retrouvera d’office à la table des négociations. Voici comment ça se passe réellement.

• D’abord, les partis doivent se concerter pour réussir à avoir une majorité absolue (c’est-à-dire, à Charleroi, 26 sièges sur 51), que ce soit un parti seul ou une coalition à plusieurs.

• La personne qui a reçu le plus de voix de toutes listes confondues de la majorité (et pas nécessairement celle qui a le plus de voix tout court) devient bourgmestre, le chef du collège.

• La majorité désigne ensuite des échevins parmi les conseillers communaux. Peu importent les voix recueillies, c’est la majorité seule qui décide de qui sera échevin et qui restera "simple" conseiller. Depuis peu, il faut au moins un tiers de femmes dans le collège.

Ça, c’est légalement. Dans les coulisses, c’est encore autre chose, et c’est là que ça devient croustillant : les "forts" (typiquement, le bourgmestre) doivent réussir à s’entourer de gens compétents, mais pas trop visibles. Parce que laisser six ans quelqu’un faire du bon travail, c’est risquer sa peau de n° 1. Mais avoir un incompétent, ça ternit son image de leader. En plus, s’allier avec d’autres "forts", c’est risquer d’avoir quelqu’un qui ne suit pas les ordres… mais, parfois, les négociations font qu’il n’y a pas le choix.

Bref, gardez ça en tête en observant les futurs collèges.


Magnette, la future mariée très courtisée

La prochaine majorité, c’est presque autant lui que l’électeur qui la feront

Qu’on l’adore ou qu’on le déteste, le bourgmestre sortant Paul Magnette aura, sauf coup de poker, la lourde tâche de diriger le collège communal de Charleroi pendant les six prochaines années. Et ce malgré l’absence de Dufrane et Massin (gros pourvoyeurs de voix en 2012), parce qu’on ne perd pas 24.000 voix d’un coup. Qu’il monte ou descende dans les résultats, il devrait selon toutes probabilités reste le n° 1.

En tout cas, tous les autres partis ont les yeux tournés vers lui : "Magnette, c’est la mariée qui est courtisée par tout le monde" , nous disait Sofie Merckx. Dès lors, quelles possibilités s’offrent alors à lui ? Selon que le PS arrive à avoir une majorité absolue (au moins 26 sièges sur les 51) ou pas, les choses seront différentes.

"Ça change tout" , explique l’intéressé. "Si on a la majorité, on peut choisir nos partenaires parce qu’on n’a besoin de personne (le scénario de 2012, NdlR) . Par contre, si on ne l’a pas, il faudra tout négocier."

Quoi qu’il arrive et si l’électeur lui en donne la possibilité bien sûr, le socialiste devrait ouvrir le collège à des "non-PS" : d’abord parce que les dictons "garde tes amis près de toi, et tes ennemis encore plus près" et "diviser pour mieux régner" sont une nécessité pour tenter d’éviter une alliance anti-PS un jour ; ensuite parce que sans 30 sièges au moins, difficile de gouverner ; enfin parce qu’il dit lui-même qu’ils sont "ouverts à toutes les discussions, à partir de 4 ou 5 sièges" et que "la tripartite a été difficile à constituer, mais ça valait le coup".

Il nous a semblé sentir ces dernières semaines une attirance mutuelle entre le PS et Ecolo. Mais le MR n’est pas à exclure non plus. Et C + observe les négociations dans un coin, avec une envie non dissimulée. Finalement, c’est presque autant Magnette qui fera la prochaine majorité que l’électeur lui-même.


C + : le dilemme de Paul Magnette

Le bourgmestre est plutôt content de son échevin des Travaux Éric Goffart. Son travail pour les routes est souvent mis en avant, le discours des fêtes de Wallonie soulignait que la tripartite "valait le coup" et, sur le plateau de RTL, on se souvient du "il n’y a pas d’exclusives contre vous M. Goffart". Et puis, niveau communication, l’échevin n’a pas essayé de tirer la couverture à lui, invitant volontiers d’autres membres du collège pour présenter ses résultats : c’est un bon suiveur, pour un Magnette qui aime qu’on le suive dans sa vision.

Seulement voilà : il a beau se présenter sur une liste C +, Éric Goffart est du CDH. Et le CDH, au PS, on le déteste depuis que le président Lutgen a "débranché la prise" au gouvernement wallon pour reformer une majorité avec le MR. Et ça, ça ne passe pas dans les rangs des militants socialistes.

Une majorité avec le PS n’est pas à exclure, mais alors sans étiquette CDH : demander à Éric Goffart d’abandonner les humanistes ou faire monter un autre membre du mouvement au collège serait possible. Par contre, si Éric Goffart fait un bon score aux urnes, il devient un risque pour la visibilité de Magnette… mais aussi un parfait allié pour affaiblir le MR.


Ce PTB que personne n’aime

Si Paul Magnette a clairement dit qu’il ne fermait pas la porte au PTB, dans les faits, on remarque que son parti et celui de la gauche radicale n’arrivent pas à trouver un terrain d’entente. Que ce soit dans le programme en tant que tel, au conseil communal où le bourgmestre ne manque pas une occasion de venir "casser" les interventions de Sofie Merckx (la tête de liste) ou dans les débats.

Une potentielle alliance avec le PTB au sortir des urnes s’éloigne encore quand on déplace le curseur politique : chez Ecolo, "ce qui compte, c’est qu’on puisse mettre en œuvre nos projets, on n’a pas de partenaire privilégié. Avec le PTB, on réagit souvent sur les mêmes problématiques, mais leurs solutions sont très différentes des nôtres". Pour C +, une majorité avec le PTB est "hors de question. Leur programme est destructeur pour la société : l’Union soviétique, Cuba… leur modèle fait peur". Pour Défi, "le projet du PTB est aux antipodes de ce qu’on propose. Ils ne respectent pas les classes moyennes". Et au MR, Cyprien Devilers est clair : "On a un problème avec eux. Ce sont des communistes avec des idées contre la classe moyenne, comme si ceux qui travaillent étaient les méchants. Et j’ai, moi, un problème avec le communisme : ma mère polonaise a fui ce régime jusqu’en Belgique."

Pourtant, les sondages et les indicateurs donnent un PTB en prise de vitesse à Charleroi. Il faudra compter avec eux après le 15 octobre… mais apparemment dans l’opposition. Ce qui n’est de toute façon pas un problème pour Sofie Merckx : "Le MR ne nous intéresse pas et je ne cerne pas encore bien C +. De toute façon aucun autre parti ne s’inscrit dans la rupture qu’on propose. Par contre, ceux qui voudront tirer les choses vers la gauche pourront compter sur nous, que ce soit dans la majorité ou dans l’opposition."


Ecolo, prêt à monter en majorité

Et ça ne serait pas pour déplaire au Parti socialiste

Le message de l’homme fort du PS, Paul Magnette, semble assez clair entre les lignes : si Ecolo fait assez de sièges, il monte en majorité.

Si l’on se permet d’affirmer cela, c’est pour trois raisons. D’une part, quand a demandé à Magnette les potentielles alliances post-électorales, il a répondu qu’il était ouvert à tout le monde, pourvu que le nombre de sièges soit suffisant (c’est désormais chiffré : 4 ou 5 au moins), avant de parler d’Ecolo sans qu’on lui pose la question : "On n’est pas partis avec eux en 2012 parce qu’ils n’avaient que 3 sièges." Ensuite, parce qu’il a ajouté : "J’espè… euh, non… bref, on verra si ça va mieux. Nous partageons pas mal de thèmes." Et enfin, parce que l’on sent l’ambiance entre Xavier Desgain et Paul Magnette se ragaillardir. Il aurait fallu les voir s’échanger des petits secrets au creux de l’oreille durant le débat de l’Eden mercredi : copains comme cochons.

Alors, c’est bon pour Ecolo ? Pas si vite : d’abord il faut réussir à crever le plafond très limité des 3 sièges récoltés en 2012. Sans les électeurs derrière eux, difficile de négocier. Ensuite, parce qu’avoir un Xavier Desgain dans le collège pourrait s’avérer compliqué pour Paul Magnette. L’Ecolo est réputé pour être un homme de dossiers, et ne rien lâcher. Ce n’est pas un politique malléable, il est chez les verts depuis 1984 et il sait ce qu’il veut.

C’est d’ailleurs clairement affiché par l’intéressé quand on lui a posé la question : "Je n’ai pas besoin de Paul Magnette pour exister, il n’y a pas d’opération séduction. D’ailleurs, il a été ministre du Développement durable, et il a fait quoi ? Presque rien. Bon, par contre, si le rapport de force est là et qu’on peut négocier, on est prêts à monter en majorité : on réalise toujours plus de projets en étant aux commandes, c’est sûr."


Difficile de jouer sans le MR

Le MR se voit bien dans la majorité. Et il a raison : si des deux côtés on dément, croix de bois croix de fer, qu’il existe un accord sur Charleroi, le MR est presque incontournable dans les négociations. Le PS devra composer avec lui à la Province, et on imagine qu’il aura du mal à négocier une majorité PS-MR aux gouvernements wallon et fédéral s’il met les libéraux dehors dans la principale ville de la Région. Et ce, même si les relations entre Magnette et Devilers sont tendues, parce qu’on imagine bien Olivier Chastel se charger des négociations dans les coulisses.

"J’ai mes opinions sur une coalition, mais je ne dirai rien tant qu’on n’a pas le résultat des élections. Mon objectif reste le mayorat", dit Devilers. "S’allier au MR ? Tout dépend des résultats, si on a la majorité absolue, ça change tout, on n’aura pas besoin des autres et on pourra choisir nos partenaires. Sinon il faudra tout négocier", réplique Magnette. Mystère mystère !


Défi : la grande inconnue

Soyons honnêtes : certains autres partis aiment bien taper sur le dos de Défi, tant qu’on reste "en off" en tout cas.

Les petits protégés d’Olivier Maingain ne sont pourtant pas à balayer d’un revers de la main : la visibilité de leur leader bruxellois, couplée à un programme qui se tient, pourrait bien séduire les électeurs (de centre droit, s’entend). L’objectif de Défi n’est pourtant pas spécialement la majorité : "On vise plusieurs élus locaux, mais aussi une représentation de Défi Charleroi au parlement wallon. On est nouveaux et on doit prendre le temps de s’implanter. On commence toujours petit dans la vie, et on joue clairement sur l’aura d’Olivier Maingain, mais je pense avoir ce qu’il faut pour être un bon conseiller communal", dit Jean-Noël Gillard.

On lui a posé la question : "Pas de PS, ni de MR, comme l’affirme le parti à Bruxelles ?" Il a soigneusement évité de répondre en disant qu’il "prendrait ses responsabilités selon le choix des électeurs".


Ceux qui n’existent pas

En politique, il ne faut pas oublier les outsiders : le FN en France a réussi par deux fois à arriver au second tour de l’élection présidentielle et a la mainmise sur de nombreuses communes. La droite de la droite, qu’elle soit dure ou extrême, gagne en popularité partout. Souvent en misant sur la déception des partis traditionnels.

À Charleroi, il y a deux partis qui visent ce terreau fertile des "déçus" : La Droite et le Parti populaire. Ils se haïssent mutuellement, mais c’est une autre histoire. Il y a ensuite deux ovnis, Charleroi Alternative et Oxygène. Enfin, il y a deux listes d’extrême droite et catégorisées comme telles. On n’en parlera pas ici, vu les messages nauséabonds qu’elles véhiculent.

Quoi qu’il en soit, les partis abordés ici ne sont pas éligibles pour une majorité. Pire (ou mieux, c’est selon) : ils n’existent même pas sur le plan des négociations politiques, a priori peu importent les voix qu’ils récolteront.