Un lieu "innommable où l’inhumanité règne en maître", le "non-respect flagrant des droits au bien-être de nos aînés", une "gestion calamiteuse des soins infirmiers". Les mots sont durs pour dénoncer "des faits de maltraitance gravissimes" constatés au sein de la maison de repos (MR) et de soins (MRS) Springuel-Hellin, dépendant du CPAS de Saint-Nicolas dans un courrier anonyme "en raison de pressions et de menaces de représailles exercées sur le personnel et la directrice".

Le "comité de salut public" qui le signe affirme relayer "le sentiment d’impuissance et de dégoût ressenti par l’immense majorité du personnel" du home du secteur public. Il tire le signal d’alarme avec, à l’appui, un document en béton : un rapport accablant du service inspection de l’Agence wallonne pour une vie de qualité (Aviq) après deux visites surprises effectuées dans la MR-MRS le 24 novembre et le 14 décembre.

Au départ de cette inspection, il y a la plainte d’un médecin, fils d’une dame qui occupe un appartement de la résidence de services dépendant de la MRS. Après une chute, en août 2020, la dame reste au sol de longues minutes avant une réaction du personnel, avant d’être gravement blessée à la jambe au moment d’être relevée avec un palan.

1 h 20 sans réponse

Au-delà de ce cas particulier, les inspectrices constatent que les délais de réponse aux appels des résidents sont beaucoup trop longs "et bien supérieurs aux 15 minutes tolérées". Certains sont de 1 h 20, lit-on dans le rapport de l’Aviq.

Les inspectrices relèvent aussi un non-respect flagrant des mesures sanitaires anti-coronavirus.

De 44 kg à 28 kg, sans aucun suivi…

Un exemple ? Le personnel d’entretien entre et sort des chambres de cas suspects Covid sans équipement de protection et sans masque FFP2.

Un autre ? Les masques en tissu des résidents sont sales et non entretenus quotidiennement. Entre les deux visites, pas d’amélioration ; la situation est même "relativement plus interpellante". Précisons que 21 des 60 résidents de la MR-MRS liégeoise sont décédés du Covid…

Les manquements à l’organisation des soins - mission dévolue à l’infirmière en chef - donnent froid dans le dos. Une vingtaine de seniors (soit un tiers des résidents) sont sous mesures de contention. Cette entrave à la mobilité (par des barres placées sur le côté du lit, des ceintures fixées au fauteuil, des tablettes sur une chaise roulante, la chambre fermée à clef) ne peut en principe s’appliquer qu’à titre exceptionnel. Mais depuis plusieurs mois, l’infirmière en chef mentionnait chaque semaine "contention à maintenir", sans aucune évaluation ni réflexion de la part de l’équipe pluridisciplinaire.

Une douzaine de résidents sont en perte de poids, parfois sévère (une résidente est passée de 44 kg en janvier à 28 kg en septembre), sans qu’il n’y ait aucun suivi.

Pourquoi la directrice de la MR-MRS n’a-t-elle pas réagi ? "Je ne pouvais participer à aucune réunion concernant les problématiques de santé des résidents ni aux réunions pluridisciplinaires. On m’a interdit d’exercer mon métier", s’indigne la directrice à la tête de la résidence Springuel-Hellin depuis 2018. "En octobre, on m’a même fermé l’accès à l’infirmerie", précise-t-elle. Les dossiers médicaux des résidents y étaient enfermés. "C’était à pleurer. Il y avait une culture de la contention. Une dame en pleine forme, qui marchait encore, s’est retrouvée en chaise roulante avec des langes parce que c’était plus facile. Je voyais des résidents dépérir. On les parquait."

Écartement de l’infirmière en chef

Mi-février, après réception du rapport de l’Aviq, l’infirmière en chef a été écartée par la directrice générale du CPAS. Elle est depuis sous certificat médical. "Cela faisait des mois que j’interpellais le conseil de l’aide sociale. En vain", nous dit l’intéressée. Malgré les constats accablants de l’Aviq, "aucun n’a pris la peine de téléphoner pour savoir ce qui se passe".

Rien n’est encore réglé. Il faut que des mesures drastiques soient prises, sinon l’établissement risque un retrait d’agrément, voire une fermeture pure et simple, avec 53 emplois perdus et 59 résidents à reloger. Dans l’intervalle, la directrice, les infirmières et le personnel soignant "qui a envie de travailler dans le bon sens" ont repris la main et revu les contentions. Les inspectrices de l’Aviq sont revenues lundi. "Elles étaient ravies du travail qui a été abattu depuis un mois", indique encore la directrice de la MR-MRS.

Sans réaction forte du conseil de l’aide sociale, elle n’exclut pas de déposer plainte au pénal pour non-assistance à personnes en danger et mise en danger de la vie d’autrui. "Je suis responsable devant la loi de ce qui se passe dans ma maison de repos."

Li. B.