I l a vécu la vie de plusieurs hommes avec un même acharnement. Le journalisme, bon départ pour écrire des livres, il ne s’en est pas contenté : il est devenu reporter pour approcher d’autres hommes en d’autres pays. Feuilletoniste gagnant vite largement sa vie, il s’est permis, dans l’entre-deux-guerres, une vie de grand voyageur et de pacha. À vingt ans, il rêvait d’être académicien. Il le sera à cinquante. Il a raté le Nobel mais, pour le centenaire de sa naissance, il entre dans l’illustrissime Pléiade.

Courtisé par le cinéma, adulé par la télévision, il fut un homme du monde sans passer pour mondain, tout en acceptant la présidence du Festival de Cannes. Il s’est montré parfait homme d’affaires pour gérer ses contrats. Créateur d’un personnage devenu mythique, il n’a cessé, au long d’une vie tumultueuse, de produire des romans intenses pour décider, à 70 ans, d’entreprendre ses "Dictées", avant de boucler son œuvre sur des souvenirs déclenchés par un drame intime.

Romancier abondant, le plus descriptif et le plus populaire du XXe siècle, traduit dans toutes les langues, devenu riche sans ostentation, il resta d’une bonhomie foncière, assez simple pour terminer sa vie dans une maisonnette de retraité, en Suisse bien entendu !

Il se voulait seulement artisan des Lettres, fier surtout de son rôle de père car, ainsi qu’il l’écrivit, "le métier d’homme est difficile". Parcourant l’Europe, l’Afrique, l’Amérique du Sud, les îles, les États-Unis pendant dix ans, emmagasinant le monde, il fut une véritable "éponge" : tout ce qu’il vécut, il le dégorgea en 220 romans, une multitude de récits populaires, de reportages, de "Dictées" et de "Mémoires intimes".

Sa vie dans son oeuvre

Impeccable metteur en scène de sa vie, il ne s’écarta jamais du tempérament qu’il dévoilait à son public. Affable, courtois, il cultivait le paradoxe sans se contredire sur sa façon de vivre et d’écrire, sur ses habitudes ou ses manies. Ainsi se créa-t-il une légende : une interview de Simenon est la répétition sans cesse reprise d’une même partition, et ce n’est qu’à force de le pratiquer qu’on décèle sa vision quelque peu "arrangée" des choses, pour s’apercevoir à quel point il pouvait désarçonner.

Sorti des "petites gens", il vécut dans des châteaux et des villas, servi par des gens de maison et conservant des voitures de grand luxe. Fréquentant quelques-uns des monstres du cinéma et du théâtre, il reconnaissait manquer du sens de l’amitié, envoûté qu’il était par "la" femme, pratiquée dès son plus jeune âge : dix mille, avoua-t-il sans rire à Fellini. Mais, de ses deux seules amours, il ne dévoila en fin de course que les malheurs et le suicide de sa fille bouleversa sa fin de vie, lui extirpant une œuvre ultime tendre amère.

On ne s’étonnera donc pas de retrouver dans tous ses récits une trace de vécu et voilà pourquoi son œuvre est tellement indissociable de sa vie. Ses romans nous en apprennent autant sur les périodes traversées que sur ses souvenirs, qu’il a souvent eu le don d’arranger. Il est rare qu’un écrivain livre autant de lui-même dans des histoires qui, finalement, ressemblent tant à sa propre vie qu’on se demande si elles ne sont pas plus véridiques que les souvenirs !

Simenon restera à jamais un cas sur lequel, après les premiers défricheurs, Narcejac et Parinaud, les lettrés de tout poil ont enfin condescendu à jeter plus qu’un regard. Mémoires universitaires, thèses savantes, analyses farfelues, biographies, essais divers et multiples ont fait connaître au grand public ce qu’était le génie de ce romancier hors normes.

Il reste son œuvre pour se délecter de récits qui font la part belle à l’individu, ce personnage qui nous ressemble comme un frère, avec ses indécisions, ses inhibitions, ses soifs et ses vices. Des ouvrages forts, qui comptent une cinquantaine de chefs-d’œuvre, et desquels on sort tout baigné de chaleur fraternelle.

Quelques dates clés

1903 Naissance. Enfance en Outremeuse.

1919 Son père décède. Il entre à "La Gazette de Liége" où il sera l’enfant terrible de la rédaction.

1922 Il part pour Paris et se met à pondre des contes et romans feuilletons.

1931 Il quitte l’anonymat des pseudonymes et lance Maigret.

1945 Il parcourt les États-Unis où il restera dix ans.

1952 Nomination à l’Académie de Belgique.

1955 Retour en France.

1957 Départ définitif pour la Suisse.

1973 À 70 ans, il décide de ne plus écrire et compose 21 "Dictées" avant de livrer ses "Mémoires intimes".

1989 Décès.