L'avocat a commencé par raconter l'histoire des parents de Mawda mais il a été critiqué par ces derniers, qui l'accusaient de déformer la vérité sur leur parcours entre le Kurdistan irakien et l'Europe. Alors, l'avocat a préféré parler de son client, fils d'un Portugais qui a fui la dictature de Salazar au début des années soixante pour travailler dans le bassin minier carolo. Son épouse l'a rejoint un an plus tard.

Le policier est né en Belgique en 1974. Il a effectué ses études et son père lui a parlé du racisme dont il fut victime dans les années '70. En 2008, le fils, électromécanicien, décide d'entrer à la police car son entreprise a fermé ses portes. Il réussit ses études et entre à l'Académie. Il se retrouve à la police de la route.

"En 2018, cet homme a 46 ans. Il est marié, il a un fils et il n'a jamais tiré sur personne", indique son avocat. "Son métier n'était pas de chasser les migrants mais d'obliger certains véhicules à s'arrêter."

Le 16 mai 2018, le policier est monté dans une nouvelle voiture de police, très puissante, conduite par son collègue qui a trente ans d'expérience. Une équipe de Namur leur demande de prendre en chasse une camionnette blanche.

Le véhicule suspect arrive. La voiture de police bondit et se place devant la camionnette, qui freine, avant d'accélérer. La course se poursuit. Le collègue de l'auteur du tir saisit son arme tout en conduisant et il la montre au chauffeur qui ne s'arrête pas. Il y a du mouvement, la camionnette tente de percuter la voiture de police. On risque l'accident. Personne ne s'arrête. Son collègue lui dit de sortir son arme à son tour. Il s'exécute et pense bien faire.

"Il y a l'adrénaline, la peur d'avoir un accident. Mon client ouvre la fenêtre, sort son arme, se penche en dehors de l'auto. C'est dangereux pour lui car il risque d'être percuté. Il fait signe avec son bras armé. Cela ne sert à rien. En un millième de seconde, il réagit, il charge son arme par réflexe et visualise le pneu qui est à un mètre cinquante. Il cherche la crevaison lente, une solution pour arrêter le chauffard. Il ne tire pas, il hésite. La camionnette donne un coup de volant vers la gauche, son collègue l'évite."

Surpris, le policier poursuivi cherche à s'agripper à quelque chose. Sa main droite se crispe, "bien plus de 28 Newtons, au moins 60, et un tir part". Son collègue lui demande pourquoi il a tiré. Lui ne comprend pas et est secoué, "KO debout".

Ils sortent de l'auto, marchent cent mètres, n'interviennent pas. "Il n'arrive pas en criant: j'ai tiré. Il voit que les deux vitres sont cassées. Quand les policiers sont plus calmes, il se signale aux Namurois et remet son arme. Il est consigné dans sa voiture. Personne ne lui dit que son tir a tué Mawda."

A 7h00, il apprend que ce tir a tué Mawda et, depuis, il porte le poids d'une culpabilité humaine. Il se croit coupable émotionnellement. Il devient taciturne, entend et lit ce qu'on dit et écrit de lui. "Il porte le poids d'une politique qui n'est pas de son fait, de la violence d'autres policiers, de la violence de cette personne, de la migration mal gérée en Belgique et en Europe. Il porte un poids qui le dépasse et qui l'écrase depuis deux ans."

L'avocat ajoute que le monopole de l'humanité n'appartient à personne et demande au tribunal de rendre justice. Le prévenu "apparaît ici en tant qu'être humain, traumatisé par la mort de Mawda, et non en policier".

L'épouse du policier demande pardon aux parents de Mawda

Me Laurent Kennes, avocat du policier poursuivi pour l'homicide involontaire de la petite Mawda, a lu une lettre écrite par l'épouse de son client, au début de sa plaidoirie devant le tribunal correctionnel de Mons, mardi. L'avocat bruxellois a lu la lettre écrite par l'épouse de son client. "Pardon pour l'acte posé par mon mari. Pardon pour la façon dont vous avez été traité dans notre pays. Pardon pour le manque d'humanité que vous avez rencontré parce que vous n'avez pas les bons papiers", écrit cette dame qui a été choquée par le manque d'humanité envers ces gens.

Elle a souhaité leur parler de son mari qui aurait pu être leur ami, sans ce drame. "Nous nous connaissons depuis trente ans et vingt-neuf ans de vie commune. C'était un homme heureux, joyeux, le premier à inviter des amis de tout horizon, de toute nationalité. Il aimait son travail au sein de la police de la route. Il avait envie de vivre et nous avions tout pour être heureux jusqu'à ce jour où tout s'effondre comme un jeu de cartes."

Depuis, le couple soigne les apparences en société mais souffre en silence. "Nous ne sommes que tristesse. Dormir, que veut dire ce mot? Nos nuits sont trop courtes. Entre les idées noires, les séances de psy, il essaye de se reconstruire jour après jour."

Cette dame, d'origine algérienne par son père, est dégoutée d'entendre que son mari, lui aussi issu de l'immigration, soit qualifié de raciste. "Nous ne savons plus comment vivre."

Selon cette femme, son mari était stressé lors de cette course-poursuite. "Chacun a vu les choses sous un angle différent", a-t-elle écrit. "Quand j'entends des mensonges proférés à tour de bras contre mon mari, je dis non" avant de conclure: "Dans cette affaire, il n'y a que des perdants, vous qui avez perdu votre enfant, nous qui avons perdu l'homme qu'il était à l'époque. Depuis ce jour, il est prisonnier dans sa tête et nous l'accompagnons."