Cette année, le Festival International du Film de Mons mettait à l'honneur Laurent Cantet, Palme d'or en 2008 pour Entre les murs, en lui consacrant une rétrospective et en diffusant son nouveau film Arthur Rambo, qui ne sortira qu'en mai en Belgique.

Ce film conte l'ascension fulgurante et la chute brutale de Karim D., jeune écrivain des banlieues, rattrapé par des tweets haineux écrits sous pseudonyme alors qu'il touchait à la consécration médiatique et populaire. S'il s'agit d'une fiction, Laurent Cantet s'est beaucoup inspiré de l'affaire Mehdi Meklat qui a bouleversé le Landerneau médiatique français en 2017.

"Je voulais m'attarder sur les réseaux sociaux qui occupent beaucoup de place dans tous les pans de nos vies", nous explique le réalisateur, invité par le festival. "Puis est arrivé l'affaire Mehdi Meklat, que je connaissais à travers ses chroniques à la radio où, à 17 ans, il abordait autant la vie en banlieue qu'un livre qu'il avait aimé. Il avait une espèce d'intelligence qui m'impressionnait et j'étais souvent en phase avec lui. Un matin, j'ai découvert dans la presse les tweets ressortis dans la nuit et j'ai eu un vertige."

"Je n'arrivais pas à comprendre comment cette intelligence et cette grossièreté pouvaient cohabiter dans un même bonhomme. Et ces interrogations m'ont donné envie de les poser dans un film, en sachant que je n'arriverai pas à des conclusions définitives. On allait être face à une vraie énigme et ça valait le coup d'en tirer des hypothèses."

Un film percutant qui interroge

Rabah Naït Oufella, qui interprète Karim D. dans le film de Laurent Cantet apparait tout en nuances de gris et suscite des sentiments ambivalents. "Ce qui m'intéressait, c'était de créer un mouvement de bascule entre ce qu'on peut éprouver pour lui, car broyé par une machine plus forte que lui, et un rejet vis-à-vis de ce qu'il a écrit. Car ce n'est pas un monstre, mais pas non plus une victime."

Dans sa forme, Arthur Rambo est un film court, direct et dynamique. Comme un tweet. "J'ai essayé d'être en connexion avec le sujet même, d'être plus direct, tout en essayant de ne pas simplifier la pensée, car c'est le plus grand reproche que je peux faire aux réseaux sociaux. On ne peut pas exprimer clairement la complexité d'une question en 140 caractères quand on doit être le plus drôle, percutant, provoquant. Cela formate la pensée de notre époque et j'espère que le film oppose à ça une complexité, certainement moins confortable, mais plus riche."

Laurent Cantet exprime aussi plusieurs phénomènes contemporains: la fulgurance à laquelle les médias et les réseaux sociaux s'érigent des idoles pour les brûler encore plus vite, l'incompréhension quand le virtuel devient réel, l'escalade de la provocation sur les réseaux sociaux, l'incompréhension qu'ils suscitent, le décalage entre les publics et, in fine, la solitude à laquelle ils exposent notre héros, perdu dans un maelström de pensées. "Malgré son sentiment d'hypercommunication, il est très seul. Et quand l'histoire éclate, il est renvoyé à sa solitude. Car il devra régler ses problèmes en lui-même et avec ses propres armes."

Dans Arthur Rambo, Laurent Cantet ne veut pas apporter de réponse, mais questionner nos usages, nos comportements. "Ce que j'espère que l'on éprouve, c'est aussi le sentiment d'une prise de conscience chez Karim D. Je donne des pistes, mais sans statuer sur une vérité qui n'existe sans doute pas, le héros étant sans doute une énigme à ses propres yeux. Et c'est en ça qu'un personnage m'intéresse, ce qui fait sa richesse."

Les rencontres avec le public: "Ça m'aide à faire le point"

A l'issue de la projection d'Entre les murs ce mercredi soir au Plaza, Laurent Cantet a rendez-vous avec le public montois pour une Master Class, un exercice "toujours un peu étrange. Mais en même temps, cela m'aide à faire le point, à évaluer les liens entre mes différents films, la cohérence de ce que j'essaie de raconter depuis 25 ans…Même si ça parait un peu vertigineux quand je revois en deux jours 25 ans de ma vie résumé sur des écrans, cela peut être un peu troublant."

Ce qu'il retient de 25 ans de cinéma? "Ce qui m'intéresse, c'est de voir comment l'intimité des personnages que je filme est mise en forme par le monde qui l'entoure. J'ai l'impression qu'on est fabriqué par le contexte dans lequel on évolue et ce lien entre l'intime et le social m'a toujours intéressé."