Vendredi soir, le rideau était levé sur la 36e édition du Festival International du Film de Mons (FIFM), anciennement appelé FIFA (pour Festival International du Film d’Amour). Ce samedi, les équipes de l’événement ont en quelque sorte réparé ce qui pourrait s’apparenter à une injustice, aux yeux des cinéphiles : jusqu’alors, Jaco Van Dormael n’avait jamais été mis à l’honneur et aucun de ses films n’avait été projeté lors d’une séance événementielle. C’est désormais chose faite : Ce samedi en milieu d’après-midi, dans les salles obscures d’Imagix et à l’occasion des 30 ans de la sortie du film, une copie restaurée de Toto le Héros, son premier film, caméra d’Or à Cannes en 1991, a été projeté.

C’est donc la première fois que l’un de vos films est ici projeté. Quel effet cela vous fait-il de voir que 30 ans après sa sortie, Toto le héros a encore un certain succès, un certain effet sur le public ?
C’est une question intéressante. Ce qui me fait plaisir, c’est de voir des gens dans la salle, de voir des gens qui vont voir un film qu’ils ont pour la plupart déjà vu, ou qui amènent quelqu’un qu’ils aiment pour le découvrir. Ça fait partie d’une démarche essentielle, à mes yeux : voir un film sur grand écran avec des inconnus, partager cette expérience où l’on vibre avec des gens que l’on ne connait pas. Que ce soit au théâtre, au cinéma, lors d’un concert, c’est une démarche empathique et essentielle à la santé mentale. Le rêve, l’onirisme est quelque chose de réparateur… Le fait de pouvoir rêver ensemble, c’est un processus réparateur.

Vous parlez d’onirisme. C’est un phénomène que l’on retrouve dans plusieurs de vos films. C’est un concept important à vos yeux ? Il faut susciter le questionnement sans apporter de réponse ?
Effectivement, il y a des films qui tentent de recréer une réalité, qui tentent de dire "croyez-moi, c’est la réalité", ou des films qui disent "croyez-moi, c’est de la science-fiction, cela n’existe pas." Moi, ce que j’essaie de faire, c’est de proposer des films sur la perception, où il n’y a plus de réalité car cela part de la perception du personnage. J’essaie de laisser au public la liberté de penser et je leur permets de faire résonner des choses entre elles, qui se passent à des moments différents, en des lieux différents.

C’est important, pour vous, d’offrir cette liberté au spectateur, de lui laisser la possibilité d’interpréter l’œuvre comme il le souhaite, selon le moment, son état d’esprit, son vécu ?
Je crois que l’auteur final, c’est le spectateur. On dit souvent qu’il y a trois écritures : le scénario, le tournage et le montage. Mais je pense qu’il y a une quatrième écriture, la plus importante, qui est celle que le spectateur fait de ce qu’il a vu. Le film, ce n’est pas ce qui est sur la toile mais ce que le spectateur emporte avec lui. Quelle seront les scènes oubliées, lesquelles seront imaginées alors qu’elles ne sont pas dans le film, dans quel ordre le recomposera-t-il ? C’est le public qui fait le film.

Qu'est-ce qui, selon vous, fait le succès d’un film ?
Je ne sais pas ce qu’est le succès, ni ce qu'est un grand film. Je n’en connais pas les ingrédients. Le succès est un hasard, c’est un concours de circonstances qui fait que les gens se ruent dans un restaurant plein et évitent les restaurants vides. J’ai eu la chance d’avoir un restaurant plein. C’est de la chance car j’ai été le même cuisinier dans un restaurant vide alors que c’était la même cuisine.

Vous êtes pourtant considéré comme l’un des plus grands réalisateurs du cinéma belge. C’est quelque chose qui vous surprend ? C’est un statut que vous assumez ?
Je suis très connu dans ma rue, et dans la rue perpendiculaire. J’ai des conversations sur mes projets quand je fais mes courses au magasin, oui… Mais nous sommes dans un petit pays, une sorte de grand village. Le cinéma, c’est quelque chose qui se renouvelle. Il y a toujours du sang neuf qui arrive, des plus jeunes qui interrogent d’une autre façon, qui reposent les mêmes questions en espérant ne pas donner les réponses. C’est l’objectif de l’art que de ne pas simplifier.

Quel regard portez-vous aujourd’hui sur le milieu du cinéma, qui est justement en constante évolution ?
En réalité, je ne connais pas trop le monde du cinéma. En Belgique, c’est un milieu très artisanal. Je connais les gens qui bricolent des films avec moi, et d’autres réalisateurs bricoleurs qui tentent eux aussi de monter des films. À mes étudiants, je dis toujours que les deux plus grandes qualités d’un réalisateur, c’est être obstiné et un peu con. La plus importante reste probablement d’être un peu con, de ne pas se rendre compte de tous les emmerdements que l’on va avoir, de ne pas imaginer à quel point ça va être difficile. Il faut obstinément taper sur le même clou jusqu’à ce qu’il s’enfonce. C’est ça qui fait que certains restent en selle, et d’autres qui abandonnent.

Pour cette raison et parce que la dynamique est très différente, le théâtre représente-t-il une bouffée d’oxygène pour vous ?
Au théâtre, tout va plus vite, c’est une manière très différente de travailler. C’est plus collectif, aussi. Après un spectacle, j’ai envie de réaliser un film et après un film, j’ai envie de faire un spectacle. L’alternance des deux me convient bien.

Votre dernier long-métrage, Le tout nouveau testament, remonte à 2015. Vous avez de nouveaux projets au cinéma ?
Oui, depuis 2016, j’écris un scénario avec Thomas Gunzig (avec qui il avait déjà co-écrit Le tout nouveau testament, NdlR). Tous les six mois, je me dis que dans six mois, ce sera fini. Mais comme d’habitude, ça prend beaucoup plus de temps. La vie quotidienne d’un scénariste, c’est d’être un scénariste pas tout à fait à la hauteur. Ce n’est que lors des 10 derniers pourcents du processus d’écriture que l’on est compétent. Le reste du temps, je nage dans la choucroute, je cherche, je me dis que ça ne va pas encore mais que c’est prometteur. Je vois le potentiel mais ça ne ressort pas. Alors, il faut remettre sur le métier, encore et encore.

Vous nous touchez un mot de ce prochain scénario ?
C’est sur les rêves, sur le processus réparateur des rêves.