Lors de sa dernière séance, le conseil provincial de Namur donnait son aval à la création d'une régie pour la gestion du Domaine Provincial de Chevetogne. Ce vote acquis par la majorité MR-CDH-Défi à laquelle s'est joint le groupe Ecolo devrait, selon les initiateurs du projet, permettre une vision plus claire des mouvements financiers et simplifier la gestion quotidienne du domaine gâce à plus de souplesse et d'autonomie mais également, avec l'établissement d'un plan de gestion renouvellable, donner plus de responsabilité à son management.

Une séance marquée par un incident plutôt rare, le député président du collège provincial Jean-Marc Van Espen (MR) se faisant rappeler à l'ordre par le président du conseil Philippe Bultot (MR) pour avoir affirmé que Bruno Belvaux, le directeur du Domaine de Chevetogne était le conseiller du parti socialiste.

Un incident qui n'est pas resté sans suite puisque le directeur en question a réagi, en envoyant une letre ouverte à l'ensemble des membres du conseil provincial.

Une lettre que l'on dirait "pas piquée des vers" et à la lecture de laquelle on comprend aisément que le deux hommes ne sont pas prêts à partir en vacances ensemble.

Le contenu de la lettre de Bruno Belvaux

Vendredi dernier lors du Conseil Provincial retransmis sur internet , vous avez dit de moi « Bruno Belvaux le directeur du Parc de Chevetogne, qui est le conseiller du Parti Socialiste ».

Entendant ma personne stigmatisée de la sorte par un homme, censé représenter l'ensemble de sa population, pour qui je multiplie chaque jour les projets et les propositions de transformation sociale, les bras m'en sont tombés. J'ai eu soudain l'impression de me retrouver trente ans en arrière dans une Belgique obsolète et clivante où le jugement que l'on se faisait de la valeur d'un homme dépendait de ses convictions politiques et de l'école dans laquelle il faisait étudier son gamin.

Pour ma part et après avoir été leur directeur pendant 26 ans , je ne sais rien de l'appartenance politique de mes agents, j'estime n'avoir rien à connaître de leur religion, de leurs convictions philosophiques ou de leur orientation sexuelle... La seule chose dont nous parlons, qui nous réunit et que nous partageons, c'est ce rêve fou de transformer ce bout de terroir en réserve naturelle ... où réconcilier l' humanité et la biodiversité. Chaque jour notre travail à tous consiste à imaginer des solutions de développement durable, d'énergie renouvelable, à chercher des parades aux sécheresses récentes et à l'érosion des sols. Nous réfléchissons à la manière de déconnecter nos enfants de leurs mondes virtuels pour qu'ils réapprennent les plaisirs du réel, la beauté d'un ruisseau, l'émerveillement d'une cabane et nous laissons nos convictions philosophiques et religieuses chez nous.

A soixante ans, je suis Mr le Député beaucoup plus indépendant que vous l'imaginez. Je veux dire par là que je compte des amis dans tous les courants de pensée , que je découvre des vérités chez chacun. Accéder à l'âge adulte, c'est intégrer la contradiction ... C'est penser qu'une chose est vraie mais ne jamais s'interdire de s'interroger aussi d'envisager son contraire.

J'ai très bien compris que vous ne m'aimiez pas et je vivrai bien avec.

Si j'estime utile de communiquer au grand jour votre animosité déclarée (une attitude par ailleurs explicitement interdite par la loi provinciale et rappelée par le Président du Conseil) c'est parce que je crains clairement que votre rancoeur personnelle vous amène demain à prendre des décisions systématiquement hostiles au Parc.

Ce projet, Mr le Député, ne m'appartient pas, il n'est pas «ma chose». C'est une utopie largement collective, partagée par des milliers de volontés fonctionnaires et bénévoles, fréquenté par 450 000 visiteurs et dont dépend l'économie de toute une région, des dizaines d' emplois qui y sont rares .

Je serai attentif, vigilant et je ne manquerai pas de communiquer à chaque fois que ce sera le cas .

Quant au fait de savoir s'il m'est arrivé d'écrire certains textes pour des hommes politiques de gauche, je ne le cache pas et c'est d'ailleurs un des rôles dévolu à l'administration, vous ne faisiez pas tant de cas lorsque vous m'en demandiez pour vous.

Quant au Parc dont je rêve, il doit offrir des piscines tant que des enfants n'ont pas vu la mer, des pelouses quand la moitié de la population a passé le covid sur un balcon... Il doit proposer des bibliothèques gratuites pour enseigner aux hommes la nuance, l'analyse, la mesure et la pondération, l'esprit dialectique.

J'ai pour ma part tant de projets de bonheur à mener, tant de jardins à planter, tant de mines d' or à dessiner, tant de musées littéraires à esquisser, tant de bâtiments fous à produire où faire rêver les hommes, qui les rendent conscients, indépendants et libres que j'aimerais que vous ne me contraigniez pas mon temps utile à me défendre de votre haine .

Jean-Marc Van Espen: "J'ai fait une erreur en citant son nom"

Jean-Marc Van Espen estime qu'il a fait une erreur en citant le nom de Bruno Belvaux en séance du conseil. Mais pour le reste, il maintient sa position. “Ce qui m’a fait bondir, c’est qu’au moment où je prenais la parole, quelqu’un m’a glissé un article de presse dans lequel on disait que les socialistes étaient soutenus par le directeur du domaine de Chevetogne. Les socialistes ont dit aussi qu’ils étaient soutenus par lui. On ne va pas être hypocrite, il faut appeler un chat un chat. Je ne fais pas une question de personne mais tout le monde sait que Bruno Belvaux est quelqu’un qui compte sur le plan socialiste namurois. Or, en tant que fonctionnaire, il est obligé à un devoir de réserve. Il n’apprécie pas que l’on fasse passer le domaine de Chevetogne en régie mais ce n’est pas une décision par rapport à sa personne puis qu’en 2022 lorsque ce sera mis en œuvre, il sera parti à la pension”.

Le député-président Van Espen réfute aussi certains termes de la lettre ouverte : “Franchement, je n’ai pas d’inimitié par rapport à lui. Je crois que dans l’institution, je suis un de ceux qui l’a le plus défendu, apprécié. Mais comme tous les grands hommes, il a des côtés un peu plus exacerbés qui sont considérés comme moins par les uns et les autres”.

Pour le député, l’affaire peut en rester là. “Je ne vais pas mettre de l’huile sur le feu. C’est lui qui a créé cette situation, je ne vais nullement chercher à me venger. Nos sorties, la sienne comme la mienne, ne mettent pas l’institution en avant. Ce n’est pas la première fois que Bruno Belvaux a des difficultés avec le monde politique et l’exécutif provincial. C’est une forte personnalité avec des côtés attachants et une capacité de créer, d’innover mais avec des côtés plus négatifs,… c’est propre aux gens qui ont une personnalité bien trempée”.

Chez les socialistes, le chef de groupe Antoine Piret abonde dans le sens de la lettre ouverte. “Je partage l’incompréhension et le désarroi de Monsieur Belvaux. Personne n’a à connaître publiquement des convictions philosophiques ou religieuses d’un fonctionnaire provincial, quelles que soient les inimitiés personnelles existantes. Jouons le ballon, pas les hommes. Un projet d’une trentaine de pages a été proposé par le Directeur de Chevetogne et Monsieur Dufrêne de l’Université de Gembloux. Il a pour objectif de réconcilier l’humanité et la biodiversité dans notre belle province. Quelle est la suite ? On va censurer les auteurs, brûler les publications dérangeantes place Saint Aubin ? La période médiévale est derrière nous. Faisons du pluralisme des expertises une force et le pari de l’intelligence collective. Nos services provinciaux et les citoyens le méritent”.

Et d’ajouter, sur le fond du dossier : “Ce qui s’est passé en Conseil est indigne sur la forme et très regrettable sur le fond. Le Parc de Chevetogne, c’est un espace public merveilleux, le patrimoine de ceux qui n’ont rien. C’est un projet culturel sérieux qui a permis à des milliers de gamins de notre Province de s’épanouir : cela mérite le respect, une analyse précise de la situation et certainement beaucoup mieux que le mépris qui a été témoigné à l’égard des acteurs de terrain et d’un agent provincial qui a consacré sa vie au domaine. Des pièces et des auditions qui permettraient d’éclairer ce dossier sont refusées. Pourquoi ? Nous appelons le Collège à un sursaut démocratique pour nos travaux futurs”.