Tournai-Ath-Mouscron La libraire templeuvoise évoque un quart de siècle derrière le comptoir.

Vingt minutes avant l’ouverture, les premiers clients font déjà le pied de grue face à la devanture de la marchande de journaux.

"Et c’est comme ça depuis 25 ans. La plupart d’entre eux connaissent parfaitement les horaires, mais ne peuvent s’empêcher d’attendre, en battant le pavé, que je leur ouvre la porte", s’exclame énergiquement Danielle Delaby.

Sans désemparer, depuis un quart de siècle, la libraire salue amicalement ses premiers acheteurs de journaux, de tabac ou de billets de loterie, à 8 heures sonnantes au clocher du village.

"De la persévérance, il en faut quand même un petit peu pour sortir du lit, chaque matin, avant le chant du coq. Car il y a un travail fastidieux d’agencement de la boutique en amont," confie-t-elle, avec un sourire qui ne la quitte jamais.

Danielle n’a pas toujours tenu commerce. Elle a d’abord été fonctionnaire dans une agence en douane, à l’époque des frontières. Puis, au service des allocations familiales.

Ce n’est finalement qu’à l’âge de 45 ans qu’elle décide de devenir sa propre patronne.

"Je me rappelle bien, c’était en décembre. Nous voulions ouvrir la librairie avant les fêtes de fin d’année", se remémore la petite dame courageuse, dissimulée derrière son comptoir.

"À l’époque, il fallait courir chaque matin, qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il neige, rue Childéric, à Tournai, pour récupérer les journaux sortis de presse dans la nuit", ravive-t-elle par l’évocation des premières heures de la librairie.

"Aujourd’hui, les journaux et les magazines nous sont livrés par les messageries de presse. Mais cela nous coûte plus de 200 euros par mois. Et à ce tarif-là, je dois bien avouer qu’il faut déjà en vendre des gazettes pour rentrer dans les frais", déplore Danielle, lorsqu’elle fait les comptes.

La libraire aime pourtant caresser le papier et humer l’odeur de l’encre fraîche, en rangeant les journaux sur le présentoir. Mais, au fil du temps, elle s’est rendu compte que la clientèle se fait de plus en plus rare le matin.

"Il n’y a plus que les pensionnés pour lire le journal, en version papier. De nos jours, les médias se consultent via Internet ou se téléchargent sur les smartphones et les tablettes", regrette, avec effarement, Danielle.

Il est révolu le temps où l’on pouvait se contenter de ne vendre que la presse, un peu de tabac et quelques articles de papeterie.

"Dès que nous avons ouvert la librairie, nous nous sommes diversifiés, en proposant à la clientèle du textile et des articles cadeaux. Et puis, avec la fermeture inexorable des bureaux de poste, nous avons assuré la continuité du service public", se souvient-elle, en ressassant un passé tourmenté.

"La fermeture de la poste de Templeuve a été mal vécue par les villageois. Et lorsque nous avons accepté d’accueillir le point relais, certains ont fait grise mine en venant acheter leurs timbres. Mais il a fallu faire contre mauvaise fortune bon cœur", soupire la libraire.

Nostalgie…

Passé l’âge de 70 ans, Danielle ne voit pas pourquoi il faudrait que s’arrête l’histoire de la librairie Delaby. Elle qui se lève, tous les matins, avec une énergie débordante et un large sourire à l’arrivée du premier client . "J’ai passé vingt-cinq ans derrière le comptoir et j’aurais voulu que ma fille Aurore poursuive l’activité plus longtemps. Mais cela ne se peut pas. Alors, nous avons décidé de nous arrêter le 24 décembre, au soir de Noël. À la date anniversaire de l’ouverture, il y a un quart de siècle

Pour Danielle Delaby et sa fille Aurore, qu’elle seconde depuis trois ans déjà, chaque client est une amitié et une histoire.

"Le métier de libraire ne se limite pas à vendre la presse ou du tabac. C’est aussi une vocation à caractère social ", aiment à rappeler les joviales hôtesses d’accueil.

" La libraire, dans un petit village comme le nôtre, est une confidente. Elle peut tout entendre, mais ne jamais rien répéter", confie Danielle en saluant l’entrée discrète d’une petite dame.

Les fidèles

Comme chaque lundi matin, Noëlla vient s’assurer qu’elle n’est pas devenue millionnaire, en tendant, d’une main tremblante, ses billets de loterie à valider.

"Le problème, avec la fermeture de la librairie, c’est que je vais devoir aller à pied jusqu’à Froyennes, l’année prochaine. Et que c’est un peu loin quand même", regrette déjà l’une des plus charmantes clientes de Danielle.

Puis, c’est au tour de Bernard de franchir le seuil de la librairie pour acheter sa "Dernière Heure/Les Sports", comme chaque jour.

"J’ai promis à Danielle d’attendre le mois de janvier. Mais lorsqu’elle aura définitivement mis la clé sous le paillasson, et qu’elle ne nous accueillera plus, chaque matin, avec le sourire de la libraire, je vais prendre un abonnement à mon journal par la poste", soupire le Templeuvois qui arpente quotidiennement trois kilomètres à pied pour se rendre, en pèlerinage, à la librairie Delaby.

Noëlla, Bernard et les autres refusent de croire, qu’au soir de Noël, tout s’arrêtera brutalement.

"J’ai été contactée par plusieurs personnes à qui j’ai communiqué les coordonnées des AMP, l’agence de messageries de presse, de la Loterie nationale et de la Poste. Mais pour ma part, je ne quitterai pas les lieux. Car je suis propriétaire de la maison et compte bien y maintenir une petite activité complémentaire. Avec la poursuite du commerce des coupes, trophées et médailles qui reste toujours une affaire rentable", explique, avec détermination, Danielle Delaby.

On l’a compris, la libraire du village n’est pas prête à prendre sa retraite. " Je suis encore en pleine forme et je ne peux m’empêcher de travailler. Même si aujourd’hui, je dois quand même un peu me calmer."