Dédé, la libraire, ne veut, dès lors, en aucun cas savoir ce qui se cache derrière le mot "retraite".

Quand on demande à Andrée Prade de résumer son existence, une seule réflexion lui vient à l’esprit.

"J’ai toujours travaillé. Et aujourd’hui encore, il y a deux expressions qui n’appartiennent pas à mon vocabulaire. Ce sont les mots ‘vacances’ et ‘retraite’ que j’ai toujours du mal à prononcer", ironise-t-elle avec un large sourire dont elle ne se démarie jamais.

C’est à la boucherie paternelle que Dédé a fait ses premières armes.

"Dès que j’ai su rouler à vélo, j’ai assuré, par tous les temps, les livraisons à domicile", se rappelle avec émotion la mamie de Tristan et de Marceau.

"J’ai toujours rêvé d’être institutrice. Et après mes humanités, je suis partie, en internat, à l’école normale de Leuze. Mais, de retour à la maison, pour les vacances de Noël, mon père m’a aussitôt envoyé, sous la neige, livrer les derniers clients avant les fêtes. J’ai lourdement chuté à vélo, sur le sol verglacé, et me suis cassé la jambe", s’interrompt brusquement de raconter Dédé, comme pour signifier la fin prématurée d’une belle histoire.

À l’époque, ce genre d’accident ne pardonnait pas. Andrée est restée plusieurs mois dans le plâtre et a dû renoncer à devenir maîtresse d’école.

L’amour est dans le pré.

"À la boucherie, mon papa se rendait dans les fermes pour abattre les animaux. Et je l’accompagnais régulièrement. C’est ainsi que j’ai appris à tuer et découper le cochon", explique-t-elle fièrement.

C’est aussi l’époque des premières amours et de la rencontre avec Michel.

"Je me suis mariée en 1963 et, comme la boucherie paternelle avait cessé son activité, l’année précédente, j’ai embrassé le fermier et la carrière de fermière", poursuit notre infatigable narratrice.

De cette époque, Dédé ne garde pourtant que des souvenirs apeurés.

"Nous vivions à la ferme Hardy Plancq, à Blandain. Une immense ferme-château où je ne me suis jamais sentie à l’aise, pour ne pas dire que j’avais peur d’y vivre, en raison de l’isolement de la bâtisse", avoue désormais Andrée.

"Mamie avait aussi une frousse bleue des vaches, c’est mon papa qui me l’a dit", rapporte, innocemment, Marceau, le dernier petit-fils de Dédé, âgé de six ans à peine.

Les plus belles pages de son histoire.

Après treize années passées à la ferme, et la mise au repos de son mari, pour raisons de santé, Andrée Prade connaît une ultime reconversion.

"Au centre de Templeuve, à la rue de Roubaix, Marie-Jeanne Watteau avait remis son commerce. Alors, j’ai décidé de reprendre la librairie du village", confie-t-elle, avec un large sourire cette fois.

Durant 28 ans, Dédé et Michel se voueront, corps et âme, à la librairie.

"Dès 4 heures du matin, il fallait courir à Tournai chercher les journaux à la rue Childéric. Et j’ouvrais ensuite la devanture à 5 heures et demie. Tous les jours de l’année. Sans jamais prendre de vacances", relance Dédé, dans un récit d’un enthousiasme débordant.

C’est à cette époque que Tristan, le fils de Rudi, découvre un univers à nul autre pareil pour un gosse qui s’éveille. "Il a appris à marcher entre les rayonnages et se cachait pour gratter, à l’abri des regards désapprobateurs, les billets de loterie qu’il chapardait", se remémore, parmi ses plus beaux souvenirs, une mamie attendrie.

Ma plus grande fierté.

Alors, quand elle évoque Tristan et la librairie, Dédé en aurait presque les larmes aux yeux. "N’allez pas lui répéter, mais lorsqu’il a suggéré, pour la première fois, la possibilité de reprendre la librairie du village, qui a clos ses volets, la veille de Noël, j’en ai eu les larmes aux yeux", narre encore la mamie du futur libraire.

Pour peu, cette nouvelle aurait même rajeuni Andrée qui, à plus de 80 ans, ne cesse de courir les volées d’escaliers. Tantôt pour grimper au premier étage, à la salle de bains, ou descendre, au sous-sol, à la buanderie.

"L’exercice physique conserve. Et j’avoue que je trépigne d’impatience d’être au premier février, pour me lever de nouveau de très bonne heure", ajoute-t-elle à l’adresse de Tristan qui l’a rejointe pour la photo de famille.

"Je mesure déjà aujourd’hui combien sera précieuse la présence de ma mamie à mes côtés pour me lancer dans l’aventure", confesse le plus grand de ses petits-fils.

Mais si Dédé se veut rassurante, et sans doute de bon conseil, elle n’en demeure pas moins en retrait. "Le patron, c’est lui. Moi, je ne serai là que pour l’épauler, s’il en éprouve le besoin", conclut la libraire, qui revient ainsi aux affaires.

Benoît Veys