Mouscron - Comines Le 10 janvier 2017, vers 22 h, le corps de Carmen Garcia Ortega, 35 ans, une habitante de Houthem, avait été retrouvé dans la rue du Commerce à Comines.

La jeune femme avait été poignardée à de multiples reprises au niveau de la cage thoracique et du bas de la gorge. "Un vrai carnage", d’après des enquêteurs. La victime gisait à proximité de sa voiture. L’arme n’avait pas été retrouvée immédiatement . L’autopsie a révélé qu’elle a reçu 13 coups de couteau, dont neuf dans la région du cœur, et des coups au visage lui occasionnant notamment une fracture du nez.

Carmen Garcia Ortega suivait des cours du soir d’espagnol. Moins de trois quarts d’heure avant d’être retrouvée sans vie, elle avait quitté ses compagnons de classe du cours du soir qu’elle suivait depuis un an et demi à l’Institut Saint-Henri de Comines. Un de ses compagnons de classe l’a vue partir à 21 h 20, avant d’arrêter son véhicule un peu plus loin, son pneu arrière droit semblant dégonflé.

À ce moment, la trentenaire a essayé de joindre son compagnon à neuf reprises, en vain. Lorsque ce dernier a rappelé plus tard, c’est lui qui n’a pas eu de réponse.

Lorsque les enquêteurs débarquèrent sur place, ils constatèrent que le vol du véhicule ne semblait pas être le motif de ce meurtre, car les clés se trouvaient sur le contact de la BMW série Z de la victime.

"C’était une femme sans histoire, gentille, régulière aux cours. Elle ne laissait rien transparaître. Aucune difficulté, aucun problème", avait déclaré à l’époque à La DH, David Coudron, directeur de l’école de promotion sociale à Comines-Warneton, où Carmen suivait ses cours.

L’entourage de la victime, née à Ypres, mariée, habitant Houthem depuis peu, avait été entendu par la police judiciaire fédérale. Et le 21 avril 2017, le mari, Daniel Deriemacker, 38 ans, avait été interpellé et placé sous mandat d’arrêt.

Il nie depuis 2017

Depuis, il nie les faits qui lui sont reprochés. Mais les enquêteurs disposeraient de divers éléments à charge.

Le soir du meurtre, le mari, après avoir tenté de joindre sa femme, s’est ensuite rendu directement à son travail de coach canin dans une société de gardiennage. Ses collègues l’avaient décrit comme particulièrement nerveux. Ils ont remarqué qu’il se lavait souvent les mains. Un comportement troublant aux yeux des enquêteurs…

Ceux-ci ont mené une enquête téléphonique. Et il en ressort que le portable n’avait pas réagi pendant 5 minutes, soit à l’heure du crime. Mais la localisation a cependant montré que l’homme s’était trouvé proche du lieu où le corps a été retrouvé en début de soirée.

Suite à un appel à témoin, les enquêteurs ont appris qu’un inconnu marchait rapidement à proximité des lieux du drame et que l’inconnu avait pris le large au volant d’une Ford Fiesta dont un feu arrière était défectueux.

Ce véhicule a été découvert au domicile du suspect. Ce dernier nie toujours. Et l’enquête n’a pas permis d’établir un mobile. Il est seulement apparu que Daniel Deriemacker entretenait plusieurs relations extraconjugales (4) et qu’il avait passé les fêtes de fin d’année aux États-Unis avec une maîtresse peu avant les faits.

Il avait aussi eu une relation sexuelle avec une autre femme le jour du meurtre de sa compagne. Aucune trace de sang n’a été découverte dans sa voiture ni sur ses vêtements.

Vu que les faits se sont déroulés en Wallonie, le dossier aurait dû logiquement atterrir devant la cour d’assises du Hainaut. L’accusé étant originaire de Wervik, la défense a cependant demandé que cette affaire soit jugée à Brugge.

Son procès a débuté lundi. Le conseil de Daniel Deriemacker, a dès la lecture de son acte de défense plaidé l’acquittement de son client.

"D’un autre côté, il apparaît que Carmen Garcia Ortega était une épouse profondément gentille, chaleureuse et attentionnée. La défense ne va à aucun moment remettre ce constat en doute", ont assuré les conseils de Daniel Deriemacker, tout en demandant aux jurés de ne pas en tenir compte lorsqu’il s’agira de répondre aux questions sur la culpabilité. Les avocats ont insisté sur l’importance cruciale de la chronologie.

Pour le ministère public, la mort est survenue entre 21 h 25 et 21 h 29. La défense situe, elle, l’heure des faits après 21 h 45. "Si cela est démontré, Daniel Deriemacker ne peut pas être l’auteur" ont martelé ses conseils.

Les enquêteurs étaient également partis sur une hypothèse de meurtre après 21 h 45. Ce scénario n’a finalement été remis en cause qu’à la suite du témoignage déposé deux mois plus tard pae une personne.

Un autre suspect de la première heure

Au début de l'enquête, le tenancier de la cafétéria de l'école était considéré comme un suspect potentiel. "Mais son ADN ne correspondait à aucune trace retrouvée sur les lieux des faits", a réagi , hier,le commissaire Vansteenkiste

Les enquêteurs de la Police Judiciaire Fédérale de Tournai auraient dû écarter cette piste lorsqu'un témoin a assuré que Daniel Deriemacker était dans ses petits souliers ce soir-là.

L'avocat de la défense Pol Vandemeulebroucke a posé plusieurs questions aussi à propos du comportement jugé suspect du tenancier de la cafétéria. Il a d'abord affirmé qu'il ne connaissait pas du tout la victime. Plus tard, cependant, il s'est avéré qu'elle se rendait souvent à cette cafétéria et qu'elle y avait même bu un café ce soir-là.

Dans sa première déclaration, le premier suspect potentiel avait affirmé qu'il était rentré chez lui, en France, à 20h20, mais son prétendu départ n'apparait pas sur les images des caméras de surveillance. "Lors d'une nouvelle audition, il a déclaré qu'il avait pris une autre route avec une amie", ont expliqué les enquêteurs.

Selon Me Vandemeulebroucke, on constate sur les images de vidéosurveillance qu'il a seulement quitté Comines à 22h05, alors que le corps de la victime venait juste d'être découvert.

La défense s'est également interrogée sur un certain nombre de détails de l'enquête, notamment sur un signe inscrit sur le pneu crevé du véhicule de Carmen Garcia Ortega.

Appel aux experts

Pendant leur témoignage, les enquêteurs sont longuement revenus sur les déclarations de Frédéric R., qui promenait son chien ce soir-là. Ce témoin ne s'est manifesté que deux mois après les faits. "Il a été dépassé à hauteur d'un passage à niveau par une personne en noir qui avait l'air un peu effrayée", a indiqué l'enquêteur Patrick Vansteenkiste. "Ce témoin a également décrit le véhicule appartenant à cette silhouette suspecte. Il s'agissait d'une vieille Ford Fiesta de couleur foncée avec un feu arrière cassé."Nous nous sommes souvenus qu'un véhicule similaire se trouvait sur le terrain de M. Deriemacker."

Les enquêteurs ont alors fait le lien entre les déclarations de Frédéric R. et le véhicule signalé. Il est entre autres apparu que le véhicule de l'accusé était équipé de garde-boues. "Sur les 26 Ford Fiesta immatriculées à Comines, une seule dispose de cet équipement, qui n'est pas courant."

Grâce à d'autres détails supplémentaires, les déclarations de R. ont permis de remonter vers Daniel Deriemacker. A propos de la plaque d'immatriculation, R. avait juste signalé une plaque belge, mais la Ford Fiesta de Deriemacker n'avait jamais été enregistrée officiellement.

Me Pol Vandemeulebroucke a fait remarquer que son client aurait pu utiliser les plaques de sa Dodge Ram, mais celles-ci sont au format américain. "D'où vient ce numéro de plaque belge ? ", a demandé l'avocat. "Si je devais tuer quelqu'un, je ne mettrais pas ma propre plaque d'immatriculation", a répondu le commissaire.

Les témoins ont sérieusement été mis sur le grill par la défense.

La défense s'est également interrogée sur un certain nombre de détails de l'enquête, notamment sur un signe inscrit sur le pneu crevé du véhicule de Carmen Garcia Ortega.

La procureure générale Chantal Lanssens a suggéré que l'expert de l'INCC (Institut national de criminalistique et de criminologie) soit appelé à témoigner. Le président Antoon Boyen a accédé à cette demande.

L'expert de l'Institut national de criminalistique et de criminologie a soudainement déclaré qu'il avait examiné un autre véhicule. Le médecin légiste ne pouvait pas confirmer l'arme présumée. L'expert en criminologie Luc Bourguignon a confirmé que certains cheveux sur l'arme appartenaient à la victime. Son examen des chaussures de l'accusé n'a rien révélé, car il n'y avait pas assez de terre pour constituer un matériel suffisant à comparer. Dans la Ford Fiesta, l'expert n'a pas non plus pu relever d'échantillon car le véhicule était propre.

L'avocat de la défense Pol Vandenbroucke a alors immédiatement demandé qu'une photo de la voiture en question soit présentée. "Ce n'est pas l'automobile que j'ai examinée", a déclaré l'expert face à l'image d'un véhicule moins propre. Les photos de l'extérieur de la Ford Fiesta n'ont pas convaincu l'expert non plus. "Je m'interroge, car ces photos ne me disent rien. C'est incroyable", a-t-il déclaré.

Visite sur place

Durant leurs témoignagesn les enquêteurs ont déclaré  que le corps était difficile à apercevoir en raison de l'obscurité. 

La défense a présenté une photo suggérant que l'éclairage est pourtant suffisant sur le lieu des faits. Un des agents de police a réagi en estimant que la photo ne rendait pas justice à la réalité, car l'endroit est dans les faits bien plus sombre. L'avocat de la défense Pol Vandemeulebroucke a insisté affirmant qu'il y faisait clair pour "lire le journal dans la rue". Il a suggéré au président des assises, Antoon Boyen, une visite sur place avec le jury. "Pour que les gens puissent au moins vérifier par eux-mêmes que cette femme a soi-disant vu le corps", a formulé l'avocat. Notons que dans l'acte de défense, la défense avait déjà fait remarquer que M. Deriemacker ne pouvait vraisemblablement pas avoir commis les faits après 21h45.

A l'issue de la deuxième journée de procès, le président a ordonné qu'une visite était en effet nécessaire. Elle aura lieu lundi soir à 21h00 et toute l'assemblée sera acheminée en bus vers Comines.