Tournai-Ath-Mouscron Jonathan Delforge incarne un courant de modernité qui respecte l’esprit des chansonniers dans la tradition tournaisienne.

À trente-six ans, Jonathan Delforge est le petit jeune de la troupe. " J’ai rejoint les rangs de la Compagnie du cabaret, il y a trois ans à peine. Et après une saison de mise à l’épreuve, au rang d’aspirant, j’ai pu enfiler le costume de chansonnier et ajuster, avec émotion, le nœud de ma cravate rouge " , évoque-t-il fièrement, en retraçant l’histoire.

En un peu plus de mille jours, quel chemin parcouru pourtant ! " Tout a commencé quand mon ami Christian Bridoux m’a incité à proposer mes compositions au concours Prayez. Pour entrer au cabaret, comme on entrerait dans les ordres, cette joute verbale de littérature picarde, est en quelque sorte le passage obligé par le petit séminaire " , s’amuse à comparer l’auteur viscéralement attaché à son patois.

Lauréat, à six reprises, du très sélectif concours Prayez, Jonathan Delforge s’est fait remarquer par ses talents de plumitif picard et d’interprète, c’est le moins que l’on puisse dire.

En rejoignant la troupe du Cabaret wallon, à l’aube de la trentaine, le formateur de jeunes par alternance, à l’IFAPME de Tournai, savait qu’il n’avait pas forcément partie gagnée.

" Ce ne sont pas mes pairs, les chansonniers émérites de la Royale compagnie qui diront le contraire. Si l’on veut assurer l’avenir du cabaret, il faut évidemment apporter du sang neuf. Mais au sein d’une institution qui vient de souffler ses 111 bougies, on a beau montrer pattes rouge et blanc - même en étant à deux reprises lauréat du Prayez - il n’en demeure pas moins que l’on vous tient à l’œil et à l’oreille, lors de vos premiers pas sur le ponton. Pendant l’année de noviciat pour reprendre la comparaison " , poursuit Jonathan.

Les craintes ont toutefois été rapidement dissipées. Car celui que l’on surnomme parfois "l’homme au capiau", a su imposer bien plus que son couvre-chef.

"Il est même devenu, sans tarder, vice-président. Preuve en est que les compagnons du cabaret lui font confiance" , souligne Michel Derache, le président en fonction.

" Je suis même entouré des deux plus jeunes membres de la Compagnie à la vice-présidence, avec Jean-Michel Carpentier, âgé seulement de cinquante-deux ans " , ajoute notre interlocuteur qui a voué toute sa carrière d’enseignant aux enfants.

Au-delà de la symbolique du plus petit nombre de bougies sur le gâteau d’anniversaire, cette constatation à l’heur de plaire au président Derache.

Par son charisme et son approche humaniste, Jonathan Delforge a convaincu la troupe de la nécessité de faire évoluer les choses, dans le respect de la tradition.

" Nous avons ainsi élargi le sérail aux épouses et aux compagnes de notre auditoire. À l’occasion des 110 ans de la Compagnie. Et ce soir, pour la première du Grand Cabaret de l’automne, si l’on fait salle comble, c’est aussi parce que l’on dénombre désormais autant d’hommes que de femmes dans le public " , observe, avec assurance, Jonathan Delforge.

" Nous avons développé une politique de promotion de notre belle langue picarde, en nous rendant dans les écoles. Mais aussi, en établissant des collaborations avec d’autres associations patoisantes en Wallonie picarde. Comme le Bistrot Tournaisien, les Filles Celles picardes, la Relève Saint-Eloi de Froyennes ou encore le Théâtre patoisant du Sacré Coeur d’Antoing" , poursuit le vice-président.

" Et puis, à l’instigation du prédécesseur de Michel Derache, nous délocalisons désormais quelques représentations des petits cabarets. Comme ce sera encore le cas en janvier à Ere et en mars à Rumes ." En attendant, place au Grand Cabaret, dont trois représentations sont encore prévues du vendredi 25 au dimanche 27 octobre prochains. Car l’actualité tournaisienne et internationale a donné du grain à moudre aux chansonniers.

" Notre pont des trous, entre démolition et déconstruction alimente toutes les discussions. De même que l’état des pavés et des interminables chantiers à travers la ville, avec les "12 travaux de Vincent Braeckelaere" le compagnon qui s’est mis, momentanément, en retrait, en raison d’un surcroît de labeur " , ironisent, avec autodérision, les chansonniers.

Mais des sujets plus délicats sans doute, comme le dérèglement climatique ou la montée de l’extrême droite au nord du pays, inquiètent aussi Jonathan Delforge et Michel Derache qui hésitent désormais à aller en vacances à la mer !

Orphelin

Jonathan, ch’étot s’garcheon d’cabaret. Alors, su l’ponteon, y-étot mansé l’gamin ." Ces mots sont ceux de Michel Derache, l’actuel président de la Royale compagnie du Cabaret wallon tournaisien.

" Jonathan, c’est le fils spirituel de Christian Bridoux, mon prédécesseur, trop tôt disparu. C’est à cause, ou plus exactement grâce à lui, que le petit Delforge s’est présenté au concours Prayez. Et qu’il est entré au Cabaret, aussitôt adoubé par ses pairs " , se remémore, avec bienveillance, celui qui vient de partager, avec le plus jeune compagnon de la troupe, une ritournelle acerbe sur les vacances à la mer.

" Ça ne fait que trois ans que j’ai rejoint les chansonniers tournaisiens. Mais samedi soir, pour la première du Grand Cabaret de l’automne, c’était aussi la première fois que je me retrouvais orphelin en scène. Depuis le départ de mon ami Christian, je savais que ce serait un moment difficile à vivre, sur le plan émotionnel. Mais en hommage à celui que je considère comme mon père spirituel, je me devais d’être à la hauteur , sans me laisser déborder par mes sentiments affectifs " , confie Jonathan, encore ébranlé par la douleur, quand retombe le rideau rouge du Forum.

" Christian Bridoux peut être très fier ce soir. Lui qui n’a jamais caché sa profonde satisfaction d’avoir déniché ce jeune talent " , conclut le président Derache.

"Jonathan Delforge a rendu, de la plus belle des manières qui soit, hommage à son père !"