"On se défonçait à coup de pot belge"

E. d.F.
"On se défonçait à coup de pot belge"
©EPA

Exclusif. Dans un ouvrage à paraître, l'ancien coureur français Gaumont livre une série de témoignages accablants

BRUXELLES A quelques jours (le 7 juin) de la parution du livre de Philippe Gaumont, nous publions des extraits de ce document de 302 pages consacré presque essentiellement au dopage, à la toxicomanie qui en découle, et à l'argent.

«Je les (NdlR: David Millar et d'autres coureurs anglophones de Cofidis) ai vus complètement défoncés. Ils avaient snifé des rails de poudre, obtenue en mélangeant des somnifères (du Stilnox) et des comprimés d'éphédrine (...). Ils s'amusaient à passer d'une chambre à l'autre, par le balcon, au huitième étage...»«Je crois que Vezzani (un médecin italien engagé par Cofidis) est arrivé en mai 1998. Nous étions en pleine préparation pour le Tour de France et il s'est occupé des coureurs qui allaient le disputer. Il y avait, entre autres, Julich, Livingstone, Rinero, Desbiens et moi. Depuis l'Italie, il nous envoyait en colis express de l'EPO et des hormones de croissance, emballés dans des packs de glace... Nous recevions les produits (...), accompagnés d'un protocole.»«Jo Planckaert m'a clairement déconseillé de me procurer de l'oxyglobine (NdlR: hémoglobine de synthèse, à usage vétérinaire) au printemps 2003, en me racontant qu'il en avait pris quelques semaines avant pour Paris-Roubaix. (...) pendant que Jean-Jacques (Menuet, le médecin de Cofidis) me faisait la perfusion, j'avais la trouille en me disant que c'était un truc pour les animaux. Pendant toute la course, j'ai eu mal au ventre», lui aurait dit Planckaert.

«J'ai ingurgité tout ce qu'il (un médecin) me donnait sans poser de questions. J'avalais tout ce qui était susceptible de me faire avancer plus vite. A aucun moment, en dix ans, je n'ai imaginé qu'on pouvait faire du vélo autrement.» «Pendant l'hiver ( 94-95), je m'allumais au pot belge. J'ai demandé aux anciens, si ça n'allait pas me griller... mais ils me rassuraient. (...) plus tard, j'ai commencé à prendre des amphétamines pour disputer la tournée des critériums (...) puis pour aller à l'entraînement. L'engrenage était terrible.» «Beaucoup de coureurs n'avaient plus de limites et abusaient dangereusement du produit (l'EPO). (...) En 1995, un des leaders de l'équipe Castorama avait failli mourir sur le Tour d'Italie. Son sang ressemblait à de la bouillie et un des soigneurs avait carrément dû le saigner...»«Ils (les coureurs étrangers de Cofidis en 1997) n'utilisaient des produits interdits que pour améliorer leur performances. Nous, Français, non seulement on se dopait, mais en plus, on se défonçait régulièrement à coups d'amphétamines et de pot belge...»

Gaumont évoque aussi l'argent gagné en vendant ses services à un adversaire, des combines pas toujours très reluisantes: «... Une fois, j'ai eu honte... C'était sur Paris-Nice, en 2003. Notre coéquipier kazakh Andrei Kivilev était mort deux jours plus tôt, des suites d'une chute (...) la course arrivait au Mont Faron (...) et Alexandre Vinokourov, meilleur ami de Kivilev, était bien placé pour prendre la tête du classement général. Une échappée était partie et dans l'oreillette, j'ai demandé à notre directeur sportif: Qu'est-ce qu'on fait? On aide les Telekom à rouler? (...) Avec sa voiture, il est monté à hauteur de celle de Telekom puis il nous a dit dans le micro: C'est bon, allez-y, je vous ai négocié 3.000€ par jour (à diviser en sept) jusqu'à dimanche. On l'a fait, on a roulé pendant trois jours, sans se poser de questions, Vino a gagné Paris-Nice et nous avons empoché l'argent. Dans les journaux, on décrivait la beauté de notre geste...»

Prisonnier du dopage, de Philippe Gaumont. Publié chez Grasset dans la série document.

© Les Sports 2005


Prisonnier du dopage

Les amoureux du cyclisme et du sport qui vont découvrir le livre de Philippe Gaumont vont, soit crier aux mensonges et au règlement de compte, soit être horrifiés, voire désabusés. Prisonnier du dopage est (malheureusement) une somme de témoignages du coureur français qui accablent tout le milieu cycliste et singulièrement, dans la seconde partie des années 1990 et au début des années 2000, en France et au sein de l'équipe Cofidis. Le 20 janvier 2004, lorsqu'il est revenu d'un stage, Philippe Gaumont était attendu à sa descente d'avion, par les inspecteurs de la brigade des stupéfiants. Il a compris là, dit-il, qu'il ne ferait plus jamais de vélo. Depuis dix ans, le Français était pro et si sa carrière s'est terminée alors qu'éclatait une affaire dans laquelle sont ou furent impliqués plusieurs de ses équipiers de l'époque, c'est en mai 1994 qu'il a commencé à se doper. Victime consentante du dopage et de la drogue que celui-ci a induit dans son cas, le Français décrit sa démarche dopante, sa descente aux enfers mais aussi son mal-être. Il termine son livre par cette question: «Quelle punition pourrait être plus importante que la certitude que je ne saurai jamais (...) ce que je valais vraiment? (...) Pendant toute ma carrière, j'ai cru que le bonheur sportif passait par la victoire, la gloire et l'argent... Je me suis dopé pour exister (...), pour toucher des salaires de plus en plus élevés mais j'ai beaucoup perdu. Maintenant (...), je réalise que je ne sais pas quel sportif j'étais vraiment..."

© Les Sports 2005

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