Tom Paquot revient sur ses débuts professionnels dans Vestiaire: “Sur Paris-Roubaix, je suis arrivé tellement tard qu’il n’y avait plus d’eau chaude”

Dernier de Paris-Roubaix 2021, Tom Paquot (22 ans) participe à la Flèche brabançonne, ce mercredi. Le néo-pro nous offre une immersion dans le peloton.

Maxime Jacques

Néo-pro. C’est le nom qu’on donne aux coureurs qui vivent leurs deux premières saisons au sein du professionnel. Si cette étiquette colle toujours à la peau de Tom Paquot, 22 ans et coureur de Bingoal Pauwels Sauces WB, il pourrait vite se voir attribuer une deuxième : celle de bon client pour les médias. Car une interview avec lui, c’est l’assurance de passer un bon moment.

La vie de néo-pro

Tom, quel bilan faites-vous de votre première année chez les pros ?

"Un bilan assez positif. Je venais essentiellement pour apprendre à côté de coureurs plus expérimentés. En première partie de saison, j’ai directement pu participer à de grandes courses comme le Tour des Flandres. J’ai vu que je n’étais pas encore au niveau pour ce genre de course. En deuxième partie de saison, j’ai pu aller chercher deux podiums dans des courses de moindre envergure mais avec pas mal de concurrence. Donc je suis assez satisfait."

Vous êtes parvenu à déterminer le type de coureur que vous étiez ?

"Je suis arrivé chez les pros en pensant être un coureur de type flandrien. Et je ressors de ma première année en pensant que je suis plutôt un puncheur pour les Ardennaises (sourire). Je retournerai sur les Flandriennes dans quelques années mais pour le moment, j’ai envie de me tester sur les parcours plus vallonnés."

Cela vous a surpris, ce changement de profil en quelques mois ?

"Oui, beaucoup. J’ai beaucoup travaillé sur mon poids. Je suis devenu très sec. Et durant l’été, sans vraiment faire attention, je suis passé de 72 kg à 69 kg ; cela a fait une grosse différence. J’ai été capable de tenir des attaques de Nairo Quintana ou Thibaut Pinot sur des côtes de cinq kilomètres. À 21 ans, c’est une fierté et ça donne envie pour le futur."

Durant un an, vous serez encore considéré comme un néo-pro. Racontez-nous comment on débarque dans un peloton professionnel.

"C’est assez spécial. Moi, je ne viens pas d’une famille de cyclistes. J’ai commencé le vélo sans l’objectif de passer professionnel. Au fil des années, je me suis dit ‘pourquoi pas’. Mais dès ma deuxième année chez les Espoirs, j’ai été promu stagiaire donc j’ai pu faire quelques courses chez les pros. Lors de ma première course, le championnat des Flandres, j’avais mon cœur qui battait à 110 avant même le départ. Je regardais les coureurs comme Cavendish avec une admiration folle."

Qu’est-ce qui était le plus stressant ?

"J’avais l’impression de disputer le championnat du monde, pas celui des Flandres. Je courais face à Quick Step, une équipe que je regardais habituellement à la télé."

Les codes du peloton professionnel sont fort différents de ceux que vous aviez connus chez les jeunes ?

"Oui, la différence est énorme. Chez les jeunes, la course se débride à n’importe quel moment. Il n’y a pas de contrôle d’une équipe. C’est attaque sur attaque toute la course. Chez les pros, on se bat pour prendre l’échappée durant vingt minutes puis c’est un rythme de sénateur durant vingt ou trente minutes. Cela roule petit plateau et tous les cyclotouristes pourraient suivre. C’est assez spécial. Puis le tempo augmente au fil des kilomètres, pour arriver à bloc à l’arrivée."

Dans le peloton, il y a pas mal de stars. Elles sont faciles à côtoyer ?

"C’est spécial. Je me souviens du Grand Prix Samyn en 2018. Je venais de passer Espoirs et j’avais 18 ans à peine. Mais on m’avait sélectionné car j’avais fait une bonne première course. Je me suis retrouvé à côté de Philippe Gilbert, grâce à qui j’ai commencé le vélo. Je pense que je l’ai dévisagé durant 10 minutes pour voir si c’était bien lui. Dernièrement, j’ai fait la semaine Coppi et Bartali, je me suis retrouvé dans le groupe de distancés avec Chris Froome. Il était très ouvert à la discussion, on a parlé tous les jours. Il est humble et très sympa. On découvre l’autre visage des champions, sur le vélo. Il m’a confié qu’il avait parfois plus de plaisir à être acclamé dans le gruppetto que hué dans le groupe de tête, comme lors de sa dernière victoire au Giro."

Il y a des coureurs qui ont une fausse image ?

"Je n’ai jamais eu de problème avec quelqu’un avec qui j’ai voulu parler. Tout le monde a toujours été ouvert. On s’amuse bien dans le peloton, même si ça n’a pas toujours l’air."

Il y a un an, vous vous êtes beaucoup amusé. C’était lors la Flèche wallonne, dont l’arrivée se situe à quelques kilomètres de votre domicile (à Braives, à 15 km de Huy). Le soutien était énorme.

"Oui, d’autant plus que je n’étais pas prévu au départ. J’ai pris place sur la ligne à la suite d’un désistement, deux jours après mon retour du Tour de Turquie. Pour la première fois, j’ai vu mon nom inscrit sur la route. C’était très spécial et j’espère que ça arrivera encore. Ce jour-là, j’ai quasiment été plus ovationné qu’Alaphilippe ou que Valverde (rires)."

Le rapport au financier

Comment on gère le rapport au financier quand on débarque dans le peloton ?

"Ce n’est pas très difficile à gérer. C’est un travail comme un autre. J’ai la chance d’habiter avec mes parents donc je n’ai pas énormément de frais. Et l’équipe me met du matériel à disposition. J’ai trois vélos, dont un qui reste toujours chez moi. Et en début d’année, on reçoit une pile de vêtements de top qualité. J’ai reçu un carton énorme rempli de vêtements. Je n’ai jamais déballé les trois quarts car je suis un économe dans la vie."

Par rapport aux exigences du métier, vous êtes content de votre salaire ?

"Oui. Mon objectif, c’est de gagner des courses et je pense que si ça arrive, le côté financier suivra. Mais ce n’est pas pour ça que je fais du vélo, sinon je ferais du foot ( souri re )."

On parle d’argent dans le peloton ?

"Non, pas forcément. Je trouve que, globalement, les salaires sont liés au palmarès. Si j’ai un salaire à six chiffres à 35 ans parce que j’ai gagné de belles courses, j’en serai content. Mais je pense que chaque coureur a un salaire en relation avec son évolution. Mais je dois bien avouer que lorsque je me retrouve dans le gruppetto à côté de Chris Froome, on a les deux opposés côte à côte. Moi, je suis au salaire minimum. Lui, il est à six millions par an. Mais au final, on roule dans le même groupe."

Maintenant que vous expérimentez la vie de professionnel, elle ressemble à ce que vous aviez imaginé ?

"Quand je parle de ça, les gens ont parfois du mal à comprendre. Durant ma jeunesse, j’ai souvent dit non pour des sorties, je me suis éloigné de beaucoup d’amis à cause de ça. Mais quand je les revois avec plaisir cinq ans après, ils sont contents pour moi. Pour eux, c’est un sacrifice ; pour moi, c’est un mode de vie. Et pour moi, il n’est pas compliqué. Être payé pour rouler à velo, profiter des paysages. Qui ne rêve pas de ça ?"

Comment ça s’articule un salaire de cycliste professionnel ?

"C’est un salaire fixe par mois, avec, en plus, les primes de courses. La prime totale est divisée entre les coureurs qui ont participé à la course. Cela aide à tout donner pour ses équipiers. Chez les jeunes, ce sont des primes individuelles. Donc en course, on en garde toujours un peu pour soi."

Quelle est la plus belle prime que vous ayez reçue ?

"C’était chez les jeunes. Dans une course d’entraînement en Flandres, j’avais gagné tous les sprints intermédiaires. J’avais gagné... 200 €, à 16 ans. C’était énorme pour moi, à l’époque."

Quand se termine votre contrat ?

"Fin 2022."

On parle beaucoup de fin de contrat dans le peloton ?

"Oui, le stress de se retrouver sans contrat est perceptible. On en discute souvent, en anglais. On dit : 'the contract year'. Il faut savoir performer pour pouvoir re-signer car les contrats sont généralement d'un ou de deux ans. Quand on est blessé ou moins bien, il y a toujours un peu de stress."

Paris-Roubaix

Le stress que vous n’expérimenterez pas cette année, c’est celui des pavés de Paris-Roubaix.

"Non, je me dirige vers les Ardennaises. Mais après mon expérience de l’an dernier, j’y retournerai. C’est sûr."

Vous aviez terminé dernier, hors délai. Racontez-nous cette folle journée, avec quelques mois de recul.

"Je n’avais jamais vécu pareille journée sur un vélo. Cela faisait vingt ans qu’on n’avait plus connu de Paris-Roubaix sous la pluie. J’étais vraiment anxieux car je n’aime pas la pluie et je ne savais pas trop comment appréhender une course de 260 kilomètres. Je n’avais jamais roulé autant en course. Je voulais prendre l’échappée mais on était vent de dos. J’ai vite compris que ce ne serait pas possible. Dès le premier secteur pavé, il y a eu une chute. Je me suis retrouvé à l’arrière. Et l’enfer a commencé."

À ce moment, il reste 150 kilomètres.

"Je me suis dit que ça allait être long. J’étais déjà dans les voitures. Je voyais tous les mecs avec qui j’étais s’arrêter un par un. J’ai pensé à abandonner aussi quand j’ai vu Nils Politt, deuxième de l’édition 2019, rentrer dans la voiture de son équipe. Mais j’avais envie de voir la Trouée d’Arenberg en course. J’avais déjà un quart d’heure de retard sur les premiers. Je savais que ce serait compliqué pour les délais. J’étais un peu fataliste. Mais j’étais tellement loin derrière que les soigneurs de mon équipe ne pouvaient pas m’attendre pour me ravitailler, car ils allaient ravitailler les premiers. Je n’ai plus jamais vu personne et je devais bien aller à Roubaix d’une manière ou d’une autre. Donc je suis allé à vélo (rires)."

Monter dans la voiture-balai, ce n’était pas une option ?

"Je transpirais, il avait plu, j’étais trempé. Je n’avais pas envie de prendre froid dans la voiture-balai et être malade."

Quand vous êtes passé, il y avait encore du public ?

"Oui, c’est assez incroyable. Malgré le mauvais temps, 80 % du public attend que le dernier coureur passe pour rentrer. C’est ce qui m’a fait arriver à Roubaix. Sans le public, je ne serais pas arrivé au Vélodrome. Cela m’a vraiment donné la chair de poule."

Vous vous rendez compte à ce moment que cette expérience est unique et vous servira beaucoup ?

"Oui. Dans mon éducation, j’ai toujours appris à avoir du caractère et ne jamais rien lâcher. Abandonner, c’est facile, mais on n’en ressort pas grandi. J’ai eu une leçon de vie ce jour-là. J’ai beaucoup appris sur moi. Il y a un Tom Paquot avant et après. J’étais un peu fougueux et j’en suis ressorti plus mature. Je suis vraiment heureux de l’avoir fait pour prouver que je n’étais pas un petit coureur qui abandonne facilement."

Il y a eu des larmes, en arrivant sur le Vélodrome. Des larmes de quoi ?

"De soulagement. C’était vraiment une journée forte en émotions. Certains diront que je suis sensible mais ils ne connaissent pas l’adrénaline du sport. Quand ma roue avant a touché le Vélodrome, j’ai eu la chair de poule, comme si j’avais gagné. Alors que je suis arrivé dernier à 40 minutes de Colbrelli. Le podium était terminé. Mais la douche a été très courte. Elle a duré 30 secondes. Tout le monde s’était douché et il n’y avait plus d’eau chaude. Le bus était d’ailleurs dans un état pitoyable."

On a beaucoup parlé de vous après la course. Cela vous a fait plaisir ?

"C’était spécial. J’ai été très content de ça, aussi. C’était une manière de partager des valeurs qui me tiennent à cœur. J’ai participé à une édition de légende dont on parlera encore dans 20 ans. Mais d’ici là, j’espère bien rouler une nouvelle fois cette course."

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