On a vécu la 5e étape du Tour de France sur une moto suiveuse: "Le Tour, c’est une course de vélos et pas une compet de motos"

Nous avons vécu l’étape des pavés sur une moto, au cœur de la course, de la poussière et de la ferveur du public. Ambiance.

LILLE - CYCLISME - TOUR DE FRANCE
©PHOTOPQR/VOIX DU NORD/MAXPPP

Ça roule ma poule ? Tu as bien fait la révision de ta colonne et des filtres à air des poumons ? On risque de prendre cher aujourd'hui…" À l'ombre du Grand Palais de Lille, théâtre du départ d'une cinquième étape qui fait trembler les mollets sur le podium signature, cela chambre dans le petit peloton des pilotes motos. Une forfanterie qui vise bien plus à détendre une atmosphère aussi tendue que la musculature d'un sprinter dans le dernier hectomètre qu'à rouler des mécaniques qui blinquent sur la ligne du départ fictif.

Propension avérée au masochisme aigu ou privilège suprême au sein de la plus grande course du monde, la lecture de l’invitation d’ASO est à double écho, nous avons embarqué mercredi sur l’une des deux motos presse de l’organisation de la Grande Boucle pour vivre au plus près de l’action d’une journée hors norme.

Comme le Tour de France "c'est 3 500 kilomètres de sourires", une expression brevetée par le directeur de l'épreuve Christian Prudhomme, on se surprend soudainement à confondre notre véhicule du jour avec une papamobile ou un carrosse princier.

Dans le centre-ville de Lille archibondé, tout au long des treize kilomètres du parcours fictif menant au kilomètre zéro, difficile d’ignorer les saluts des milliers de spectateurs pour qui tous ceux qui prennent part au défilé du convoi précédant l’arrivée du peloton ont le même chapeau que Tadej Pogacar et appartiennent à la magie du Tour. Alors, on agite d’abord timidement la main à une famille entière qui vient de conclure l’apéro avant d’ensuite saluer une bande d’étudiants aussi rougis que le contenu de leur cubi de vin pour ensuite accompagner la ola d’un improbable troupeau rassemblant… deux dinosaures, un superman et un bretzel géant à côté de qui un trentenaire bedonnant s’agite en peignoir sur un vélo d’appartement (authentique !).

Au baisser de drapeau de Christian Prudhomme, la voix de Radio Tour s'enthousiasme instantanément : "Attaque, attaque en tête du peloton. Messieurs les motards, nous vous demandons de prendre du champ !" Au bout d'un corps à corps avec le peloton d'une bonne demi-heure au cours duquel les roulades s'effectuent parfois à 60 km/h sur les tronçons planes, la bonne échappée du jour se dessine avec, dans son sillage, un essaim bourdonnant. Les insectes ressemblent ici plutôt à d'énormes frelons qu'à de microscopiques moustiques engagés dans une sorte de mouvement infini.

Quand l'estomac commence à gargouiller sur le coup de 15 h, on est tenté de tapoter à la fenêtre de Hilaire Van Der Schueren, le directeur sportif de l'équipe Intermarché Wanty-Gobert, pour savoir s'il n'a pas un sandwich en rab en le voyant finir son club jambon-fromage. Mais quand il baisse le carreau, c'est pour ravitailler Taco van der Hoorn avec un gel et un bidon dans une chorégraphie à l'esthétique très relative mais à la précision millimétrée. Comme une file de vacanciers à l'amorce d'un buffet all inclusive, cela joue des coudes entre les voitures des équipes mais sans jamais envoyer un plateau au sol.

L’entrée déjà digérée, voilà que pointe à l’horizon le plat principal dans des volutes de merguez grillées et de barbecue : le pavé. Une expérience à 360 degrés qui immerge vos sens instantanément dans le sujet. Dans le claquement des pales de l’hélicoptère de la télévision qui vient de descendre dans le champ voisin, les six hommes de tête entrent dans le secteur 11 de Villers-au-Tertre. Quand notre moto y pénètre, on change en une seconde d’univers. Les dents jouent des claquettes et les cuisses se crispent pendant qu’un amateur de rock métal semble avoir empoigné la télécommande de sa chaîne Hi-Fi pour faire passer le volume sonore du niveau 2 à 64. Calé dans la roue de Bradley Wiggins, commentateur embarqué pour Eurosport Grande-Bretagne, on goûte ensuite très vite goulûment à un gigantesque nuage de poussière soulevé par la horde. C’est un petit peu comme si vous entriez dans une pièce au sein de laquelle une ponceuse tourne frénétiquement sur le parquet depuis plusieurs heures ou que vous enchaîniez le déjointoyage des quatre façades d’une villa cossue sans masque. En sortie de secteur, lorsque l’on retrouve le confort ouateux du serpentin d’asphalte, on a le sentiment que chacune de nos 32 dents est passée au sablage-détartrage.

Sur les ondes de Radio Tour, la tension est montée d’un cran. Entre chutes, crevaisons et grosse partie de manivelle, le peloton s’égrène comme le chapelet que l’on récite pour tenter d’éviter l’Enfer. Interdiction de s’immiscer entre ses perles pour ne pas fausser la course. À l’entrée du secteur 2, l’avant-dernier du jour, un petit geste du coude invite à prendre le train des Jumbo qui tentent de ramener Primoz Roglic sur ses rivaux. Dans l’aspiration du Canadien Antoine Duchesne, le compteur de la moto franchit souvent la barre des 60 km/h. Le brouhaha de la dernière ligne droite et le clappement des mains sur les pancartes publicitaires essorent les dernières onces de puissance dans les cuisses et les mollets au moment de franchir la ligne. Cela ne sent plus le barbecue mais on retournerait bien brûler en Enfer…

"Le Tour, c’est une course de vélos et pas une compet de motos"

La sécurité des coureurs et le confort de travail des directeurs sportifs constituent la priorité absolue à l’échelon course.

À l’orée de la Trouée d’Arenberg, juste à côté de la ligne d’arrivée de la 5e étape, les mains claquent entre les pilotes motos heureux de conclure sans encombre l’une des étapes les plus redoutées de ce Tour 2022.

"Une journée proposant 19 kilomètres de pavés, ce n'est clairement pas une sinécure, sourit Gaëtan Prime, le motard qui nous a embarqués pendant plus de 15O kilomètres. On ne l'appréhende pas comme une étape au format plus classique mais je ne parlerais cependant pas de tension ou de stress. Le tout est d'élever l'anticipation en règle d'or de la journée. La sécurité des coureurs et le confort de travail des directeurs sportifs constituent la priorité absolue de ce que l'on appelle l'échelon course. Cela signifie que les trois régulateurs qui gèrent le trafic de tous les véhicules évoluant autour des coureurs (NdlR : une soixantaine de motos) veillent à ventiler au maximum le convoi pour ne pas installer une forme de pression sur les coureurs et les techniciens amenés à les assister. Le Tour, c'est une course de vélo et cela ne doit en aucun cas se transformer en une compétition de motos…"

Avec neuf Tours de France consécutifs à son actif, celui qui est aussi le président du club cycliste de Blagnac, près de Toulouse, peut s’adosser à un réel vécu.

"Cette expérience nous apporte une forme de sérénité à l’approche des moments importants. C’est un petit peu la même chose que pour un coureur finalement. Je preste une quarantaine de jours par an pour ASO dans ce rôle. Sur la Grande Boucle, donc, mais aussi sur des épreuves plus exotiques comme le Saudi Tour par exemple. Tous les deux ans, nous bénéficions également d’une formation dispensée par la gendarmerie nationale française. Un stage de deux à trois jours lors duquel nous remettons en question certains de nos automatismes afin d’optimiser nos trajectoires ou de travailler nos techniques de freinage par exemple. Une partie s’effectue dans le trafic urbain mais une autre est réalisée au sein d’ateliers thématiques à la visée spécifique. On nous emmène ainsi dans du sable afin de mieux appréhender la motricité de nos engins."

Depuis plusieurs années déjà, les 25 motos d'ASO sont des Yamaha Niken, ces étranges engins à trois roues. "Il s'agit d'une 900 centimètres cube de 125 chevaux. Elle répond bien à nos besoins car elle possède une puissance suffisante pour prendre du champ rapidement en cas de besoin tout en possédant un volume de chargement intéressant pour emmener un passager et son matériel. Elle est aussi assez maniable et polyvalente sur les différents types de terrain que nous rencontrons. Ma moto a par exemple fait Paris-Roubaix et avalera l'étape de l'Alpe d'Huez sans aucun problème. Au soir de cette journée particulière sur les pavés, les deux mécaniciens de la marque effectueront une révision complète de nos montures. Graissage de la chaîne, vérification de l'état des pneumatiques etc..." La récupération invisible d'un autre peloton.

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