Le 20 avril, le Français enlevait une deuxième fois Liège-Bastogne et entrait dans la légende

LIÈGE Dans l’histoire cycliste, le 66e Liège-Bastogne-Liège tient une place à part. Le dimanche 20 avril 1980, la Doyenne des classiques fut disputée dans des conditions climatiques hivernales exceptionnelles. À peine vingt et un des 174 concurrents rallièrent la ligne tracée sur le boulevard de la Sauvenière, où le second coureur arrivé, Hennie Kuiper, pointa 9 minutes 24 après le vainqueur. Trente ans plus tard, celui qui fut le héros de cette édition de légende est toujours présent sur la course, où il s’occupe des relations extérieures d’ASO, organisateur des classiques ardennaises.

Bernard Hinault, vous imaginez de quoi nous allons parler ?

“Oui, ça fait trente ans que j’ai gagné Liège-Bastogne-Liège. Ça reste un très bon souvenir, même si je ne savais pas que j’allais me cuire les doigts avec le gel. Aujourd’hui, trente ans après, ils sont toujours très sensibles au froid. Je dois porter des gants dès qu’il fait 3, 4°C.”

Ça reste un de vos pires ou bons souvenirs ?

“J’ai souffert, mais pas physiquement. Les jambes, ça allait. Il faisait froid, mais si je le faisais aujourd’hui, avec les vêtements modernes, je supporterais mieux.”

Qu’est ce qui vous poussait à continuer au lieu d’arrêter, comme 153 de vos adversaires ?

“J’étais là pour gagner une course que j’aimais, au contraire du Tour des Flandres ou de Paris-Roubaix. Liège et la Flèche, j’ai dû y participer tous les ans. Pour moi, Liège, c’était une des plus belles courses, une grande classique, que j’avais enlevée en 1977 et dont j’avais terminé deuxième en 79. J’aurais peut-être même pu gagner cette année-là aussi, si j’avais poursuivi mon effort en poursuite de Thurau sur une des dernières côtes. J’ai attaqué, puis commis l’erreur de me retourner. Les autres sont revenus, on s’est relevé, Thurau, qui s’était détaché, a poursuivi son échappée avec succès.”

C’était en 1979, revenons un an plus tard…

“Quand on est dans l’ambiance, quand on est devant, on oublie le froid, la neige et la pluie glaciale. Vous n’abandonnez pas. Quand on est en forme, on passe partout. La chaleur, le froid, c’est dur, mais on supporte mentalement. D’ailleurs, sportivement, ce fut un succès assez aisé, du fait des conditions. Au ravitaillement, on était encore une trentaine et il n’en est resté que la moitié à l’arrivée. J’étais en condition, je montais les bosses à mon train puis j’accélérais.”

Comme coureur, vous avez connu cela d’autres fois ?

“L’année suivante, au Dauphiné, on est arrivé au Roussey dans des conditions similaires, sous la neige.”

En 1980, vous avez dû quitter le Tour, victime d’une tendinite au genou. Un rapport avec votre Liège-Bastogne sous la neige ?

“Non, le début de ce Tour avait été terrible, lui aussi. Tous les jours on a eu des conditions météorologiques détestables, avec de la pluie, de la boue…”

Trente ans après votre seconde victoire à Liège, le cyclisme a beaucoup changé. Aujourd’hui, c’est notamment l’ère de la spécialisation à outrance.

“Je la regrette. On peut faire l’impasse sur une course, comme le fait Gilbert avec Paris-Roubaix, mais je ne vois pas pourquoi certains tournent le dos aux classiques ? Liège-Bastogne-Liège, c’est une course pour les hommes de tours. Moins pour Cancellara et Boonen qui sont plus lourds et puissants, encore que Merckx, qui était comme eux, l’a fait.”

Vous évoquez Boonen, que pensez-vous de son Paris-Roubaix ?

“Il est tout simplement tombé sur plus fort que lui, comme au Tour des Flandres une semaine plus tôt ! Cancellara était au-dessus du lot et, dans ce cas, c’est très difficile. C’était la même chose contre Merckx. Ils avaient beau se mettre à dix en face de lui, ils prenaient une volée. Je ne suis pas sûr que Boonen s’en serait sorti s’il avait tenu la roue du Suisse. Mais c’est là qu’il aurait dû être s’il avait été fort. Il avait été pris la semaine précédente, il devait rester dans le sillage de Cancellara, toujours dans sa roue. “Putain, je ne la quitte pas !” ça fait partie du sens de la course. Que possède Gilbert.”

Vous appréciez le Liégeois ?

“J’aime sa manière de courir, son panache. Il court bien, c’est un malin. On ne gagne pas trois classiques en peu de temps si on n’est pas fort et malin.”

D’autres vous plaisent ?

“Le petit Sagan, qui s’est révélé à Paris-Nice, Kreuziger… Il y a des jeunes qui se montrent. Vous en avez un en Belgique, chez Cofidis.”

Jens Keukeleire…

“Oui, c’est lui. Sinon le cyclisme possède ses vedettes. Il y a Cancellara, Contador, Boonen, Gilbert, les frères Schleck, Sanchez… même si celui-là n’est pas ici et je ne comprends vraiment pas pourquoi.”



© La Dernière Heure 2010