Cyclisme

Le regard fixant, absent, la roue avant de sa machine, Philippe Gilbert dévala aussi rapidement les premières pentes de sa Redoute qu’il ne les avait gravies quelques instants plus tôt pour aller cueillir, dans un superbe sursaut d’orgueil et de panache, une 22e place insignifiante au regard de ses ambitions.

Mais lorsque ses yeux croisèrent ceux de son directeur sportif Yvon Ledanois au pied du bus de la BMC, ils se mouillèrent alors de quelques larmes avant que le champion du monde ne puisse réprimer un profond sanglot dans les bras du Français. Fier et rude comme un Ardennais, Philippe Gilbert ne semblait vouloir offrir cette image à des supporters présents en nombre dans son fief de Remouchamps et s’engouffra rapidement dans le pullman de sa formation.

La malédiction du maillot arc-en-ciel n’est donc pas qu’une simple légende éculée. Projeté au sol à 70 kilomètres d’une arrivée inédite tracée au milieu de La Redoute, Philippe Gilbert a vu s’envoler en un court instant tous ses espoirs de décrocher ce premier succès sous le maillot de champion du monde au milieu des siens.

"J’étais juste à côté de Phil au moment où la chute s’est produite, expliquait son équipier Amäel Moinard. Sans rien comprendre à ce qui venait de m’arriver, je me suis trouvé projeté dans le talus, au milieu des orties…"

Le visage grimaçant de douleur et le genou gauche ensanglanté, Philippe Gilbert mit une bonne quarantaine de secondes avant de remonter en machine pour se lancer dans une chasse dont le peloton des favoris était la proie. Au prix d’une poursuite de 35 kilomètres très impressionnante, le maillot arc-en-ciel réintégra le groupe des prétendants à la victoire finale au sommet de la côte de Niaster. Une traque longue et harassante qui coûta inévitablement plusieurs cartouches au leader d’une formation BMC dont les équipiers avaient abattu un boulot considérable. Des munitions qui firent donc défaut à Philippe Gilbert dans la finale.

"Ce que Philippe a fait aujourd’hui est tout simplement héroïque, jugeait Yvon Ledanois. Aucun autre coureur ne serait reparti après cette chute, croyez-moi. Mais il voulait tellement bien faire devant ses supporters… Phil était extrêmement motivé au matin de cette journée très spéciale pour lui et je lui avais fait part de mon intime conviction avant le départ : il allait s’imposer à domicile. S’il ne tombe pas, je ne vois vraiment pas qui aurait été capable de le battre…"

Parti dès sa descente du bus pour l’hôpital, Philippe Gilbert s’y fit apposer plusieurs points de suture sur son genou gauche ensanglanté en soirée. "Dans ces conditions, il ne pourra prendre le départ de l’ultime étape ce dimanche", expliquait Giovanni Ruffini, le médecin de l’équipe. "Philippe ne souffre d’aucun problème tendineux ou musculaire, mais la plaie était profonde et il était donc nécessaire de suturer. Il devra observer un repos de quatre jours à compter de ce dimanche."

Le Liégeois ne pourra donc reprendre le chemin de l’entraînement avant jeudi… à l’avant-veille de la Vuelta. Les prochaines heures devraient donc décider de la participation du champion du monde à un Tour d’Espagne qui doit lui servir d’ultime rampe de lancement dans la perspective du Mondial de Florence.