Fabio Jakobsen ne s'était pas encore (longuement) exprimé depuis sa terrible chute du 5 août dernier, dans la première étape du Tour de Pologne. C'était sur la ligne d'arrivée d'une course qu'il a remportée, quelques fractions de secondes avant de s'écraser violemment dans les barrières et sur un officiel de l'UCI, qui a amorti sa chute. Sans quoi il ne serait probablement plus là pour raconter cette mésaventure. Et parler de Dylan Groenewegen, son concurrent à la base de cette terrible cabriole.

Nos confrères du quotidien AD l'ont rencontré, l'occasion également de partager des photos récentes du coureur. Morceaux choisis:

"Quand je me suis réveillé à l'hôpital (après deux jours de coma, NdlR), un médecin m'a montré une photo de mon état juste après l'accident. Je n'ai vu que du sang. J'ai pensé 'Hein ? Je ne ressemble pas du tout à ça'. De la course, je ne me souviens de rien à partir du dernier kilomètre. Ballerini et Sénéchal m'avaient aidé à me repositionner avant la flamme rouge. Après, c'est le trou noir. Mais Florian Sénéchal m'a raconté son ressenti sur le moment: il a mis son vélo contre une barrière et a couru près de moi. Les spectateurs n'osaient rien faire, ils étaient figés par la vision d'horreur que représentait cette scène. Florian a vu la panique dans mes yeux et par réflexe, il a soulevé ma tête pour que le sang s'écoule de ma bouche et de ma gorge car j'étais en train d'étouffer. Sa mémoire s'arrête là, lui aussi a eu un trou noir après cet instant. Durant les jours suivants, il a eu très peur d'avoir endommagé ma moelle épinière en redressant ma tête. Mais c'était un peu la peste ou le choléra: me laisser m'étouffer dans mon sang ou risquer que je sois paralysé. J'ai ensuite eu de la chance que Dirk Tenner, le médecin d'UAE Team Emirates, vienne à mon chevet rapidement. Il a tout coordonné jusqu'à l'arrivée de l'hélicoptère."

Delore, la compagne de Jakobsen, était pour sa part devant la télé, chez elle. "En le voyant heurter un homme sur le côté de la route et en voyant son casque voler en l'air, j'ai pensé: 'C'est mauvais.' J'ai appelé le médecin de l'équipe mais il ne savait encore rien me dire. Et sur Twitter, je n'ai lu que des horreurs. Je me suis assise devant ma télévision en priant pour qu'il ne meure pas. Puis j'ai fait mes valises pour partir en Pologne. Tard dans la nuit, le médecin de l'équipe m'a rappelé. J'ai attendu quelques secondes avant de répondre, j'avais peur d'une mauvaise nouvelle."

Avec du recul, plusieurs semaines après l'accident, il s'avère que la présence du commissaires UCI qu'il a heurté de plein fouet a sauvé la vie de Jakobsen: "Il a des côtes cassées mais il s'en est mieux tiré que moi. De mon côté, je n'ai pris conscience de la situation qu'en voyant Delore et mon père à mon chevet, avec une combinaison de protection et un masque buccal. J'ai tapoté mon poignet pour leur demander l'heure et on était le samedi, à 4 heures. J'ai alors compris que la chute remontait à trois jours." Delore, sa petite amie, se souvient "ne l'avoir reconnu qu'à ses yeux, ses cils et ses sourcils. Pour le reste, son visage n'était que points de suture. Il n'avait plus de dent et un morceau de mâchoire manquait également."

Jakobsen, lui, raconte "ne jamais avoir souffert à ce point. J'étais un peu hors du monde, comme un zombie, sans vraiment pouvoir communiquer. Je me souviens avoir un soir entendu une alarme se déclencher pour un autre patient. Et après le bruit, un long silence et le bruit d'un chariot qui s'éloigne dans le couloir, le genre de chariot qui sert à transporter un cadavre. J'ai pensé: 'Les gens meurent ici' ."

Dans les heures qui ont suivi son réveil, Jakobsen a vu "un prêtre venir prier" pour lui, à deux reprises. "J'ai simplement hoché de la tête pour signifier que j'acceptais sa présence à mes côtés. Je ne suis pas religieux mais j'ai pensé que cela ne me ferait pas de mal. Il a prié en Italien, je n'ai rien compris. Si ça tombe, il était en train de me réserver une place au paradis." Il se souvient avoir pensé après trois jours "Si je ne suis pas encore mort, je vais probablement survivre."

Aujourd'hui, le Néerlandais va beaucoup mieux: "Je m'en sors finalement avec peu de séquelles visibles. J'ai encore un nez de boxeur et une cicatrice là où mon visage a heurté le panneau d'affichage. A l'intérieur, par contre, il me manque des morceaux d'os. Je serai de nouveau opéré en février et je n'aurai toutes mes dents qu'à l'automne 2021. Mais je peux faire du vélo environ deux heures par jour. Je n'ai pas encore sprinté mais je suis allé au camp d'entraînement avec l'équipe. J'ai réalisé à quel point j'aime mon métier, à quel point j'aime la course. Par contre, je n'ai pas encore de date pour mon retour en compétition. J'espère secrètement être prêt en mars, mais je pense que viser le mois d'août serait plus raisonnable. Un an après ma chute, donc. C'est encore difficile de savoir si physiquement je pourrai retrouver mon niveau. Mais mentalement, cela m'aidera de ne pas me souvenir de la chute."


"Groenewegen voulait-il gagner à tout prix ?"

Au moment d'évoquer le sprint et la faute de Groenewegen, Jakobsen cache difficilement sa rancœur: "C'est très clair. Dylan s'écarte de sa ligne et ferme la porte quand je passe. S'il l'avait fermée un peu plus tôt, je pouvais encore freiner. S'il l'avait fait un peu plus tard, je l'aurais déjà passé. Au lieu de ça, je n'avais nulle part où aller et nous étions à 84km/h. C'est un accident regrettable pour moi, pour lui et pour nos équipes. Nous étions les deux meilleurs sprinteurs néerlandais, parmi les meilleurs du monde. M'avait-il vu ? A-t-il juste pris trop de risques ? Voulait-il gagner à tout prix ? Il connaissait en tout cas les risques sur cette arrivée. Nous sommes des humains, pas des animaux. Et c'est un sport, par une guerre où tout est permis."

Groenewegen a contacté Jakobsen à deux reprises depuis l'accident: "Il a demandé de mes nouvelles et je lui ai répondu. Plus récemment, il m'a demandé si nous pouvions nous rencontrer. Je comprends que cet accident le pèse et qu'il doit tourner la page. Mais je ne suis pas encore prêt. Je veux d'abord en savoir plus sur ma revalidation. Au mieux je m'en sortirai, au mieux cela ira pour tout le monde. Je regrette qu'il se fasse insulter sur les réseaux sociaux et j'espère qu'on pourra sprinter tous les deux très bientôt. Mais il existe un scénario qui m'envoie au chômage dans un an, à la fin de mon contrat. Car personne ne voudra d'un coureur boiteux. Je devrai alors aller travailler à l'usine. Il n'y a rien de mal à cela mais les montants sont différents et les perspectives aussi. Pour moi, ma compagne et peut-être nos futurs enfants. Qui sera juridiquement responsable si ma situation s'en ressent sur le long terme ? Je n'en sais rien. Ce n'est pas seulement une question d'argent mais aussi une question de responsabilité. J'adore mon équipe mais si cela tourne mal, Jumbo-Visma me proposera peut-être un contrat. Ce serait une manière d'endosser leurs responsabilités. Et Dylan pourrait m'emmener dans les sprints (rire) ."