Cyclisme

Rencontre avec le manager belge d'Astana avant une année chargée. Voici l'interview complète


ANVERS A l'occasion de la sortie de son livre en néerlandais "Alleen winnen telt" ("Seule la victoire compte"), traduction de la version anglaise "We might as well win," nous avon rencontré Johan Bruyneel à la Foire aux livres d'Anvers, samedi dernier, histoire de discuter avec lui de l'année très chargée qu'il risque d'avoir avec le retour (aux commandes?) de Lance Armstrong dans le peloton professionnel, au sein de l'équipe Astana managée par notre compatriote.

Aux Etats-Unis, tout le monde connaît évidemment Lance Armstrong, on comprend dès lors qu'il ait écrit ou co-écrit quelques livres, mais sait-on, là-bas, qui est Johan Bruyneel, vous qui destinez ce livre avant tout aux Américains?
"Apparemment il y a aux "States" bien davantage de gens qui me connaissent que je ne le pensais. Dans toutes les villes où je me suis rendu pour parler de ce livre, les gens étaient présents en grand nombre. Dans les boutiques spécialisées bien entendu, mais aussi dans quelques grandes firmes qui m'ont accueilli, comme Google, Starbucks ou Nike. Là, on se marchait littéralement sur les pieds! En plus, il ne s'agissait pas forcément de passionnés de vélo. Aux Etats-Unis, la mentalité est tout autre que chez nous; le titre de livre "We might as well win" invite à une réflexion sur la réussite. Et cela constituait pour moi aussi une sorte de défi: intéresser d'autres gens que le public habituel des courses, car ça, c'aurait été trop facile. C'est aussi la raison pour laquelle, certains passages, où j'explique par exemple le fonctionnement des courses cyclistes, paraîtront un peu basiques pour le public averti, mais mon marché, je le reconnais, était avant tout américain."

Votre livre est traduit en plusieurs langues, une version française est-elle prévue?
"Le livre existe notamment en anglais, en néerlandais, en espagnol, en japonais, mais aucune traduction en français n'est prévue; les perspectives de vente en France n'exitaient pas vu le contexte tendu qui prévalait lorsqu'Armstrong disputait le Tour de France pour le gagner. Ce livre n'est pas une fiction, si c'en était une, j'envisagerais peut-être une traduction pour la France..."

Comment avez-vous vécu le Tour 2006, sans véritable favori dans votre équipe pour la victoire finale, alors que, avec Armstrong, vous aviez connu la consécration dans cette épreuve sept fois consécutivement?
"Je savais mieux que quiconque à quoi je m'engageais cette année-là. J'étais bien conscient que la série victorieuse s'arrêterait un jour; 2006 devait marquer la fin d'une époque. Il n'en reste pas moins que c'est ce Tour-là, précisément, qui m'a sans doute le plus appris dans mon job. Justement parce que je ne me trouvais plus dans la position de gagner, ou de devoir gagner. Il n'y avait plus la même pression. Avec Armstrong, c'est une peu comme si toute l'équipe avait vécu en vase clos, comme dans une bulle. Au point que, à la fin, on ne sait plus du tout ce qui se passe autour de nous – aussi parce que cela ne nous intéressait plus. En 2006, d'autres collègues managers se retrouvaient dans la position qui avait été si souvent la mienne: celle d'avoir un vainqueur potentiel du Tour et de devoir assumer. A moi, cette fois, de les observer: de voir comment ils allaient faire et quelles erreurs ils allaient commettre. Et des erreurs, ils en ont fait quelques-unes! Mais les deux plus importantes sont intervenues dans les étapes qui ont vu la victoire de Pereiro (qu'on a laissé gagner en lui octroyant une avance très -trop- importante alors qu'il était manifeste que le Tour allait se jouer sur très peu de choses, avec des écarts minimes entre les vrais favoris) et de Landis, lors de son raid vers Morzine. C'est insensé ce qu'on a laissé comme liberté à Floyd Landis ce jour-là; si j'avais été dans la peau de Klöden, dans ce Tour, je crois j'aurais assassiné mon directeur sportif!"

Vous avez dû également jouir davantage du Tour 2006 que des autres éditions?
"Jouir, oui; enfin, d'une autre manière! Pendant sept ans, on avait pour ainsi dire marché sur la pointe des pieds, avec, en permanence, un stress pas possible. Il n'y avait aucune place pour la légèreté, pour rire un soir, se détendre. En 2006, ce fut un tout autre Tour pour nous. On a pris du plaisir; après les étapes, tout le monde était plus relax. En plus, nous avons gagné une étape, grâce à Popovic, et Hincapie a aussi porté le maillot jaune. Mais bon, cela demeurait quand même un Tour "normal" pour nous. Même si ce n'était déjà pas si mal; je connais beaucoup d'autres formations qui auraient signé pour réaliser ces mêmes performances."

Et l'année suivante dès lors, qui a consacré Contador, un autre de vos coureurs, le stress était revenu?
"Un peu, mais cette fois-là non plus, nous ne faisions pas une obsession de la victoire générale. En réalité, nous avions pris le départ avec un triple objectif en tête: obtenir un podium à Paris, décrocher le maillot blanc (avec Contador) et gagner le classement par équipe.On a largement dépassé nos espérances, puisque, en plus d'avoir atteint ce triple but, on a aussi gagné le Tour (Leipheimer se classant excellent 3e), en remportant deux étapes. En réalité, c'est la meilleure Grande Boucle qu'on ait jamais réalisée, en terme de résultats globaux."

A la fin de votre carrière de coureur, vous étiez devenu presque aussi espagnol que belge et pourtant, vous vous êtes tourné vers une tout autre mentalité en rejoignant le clan Armstrong.
"C'est vrai, j'ai adopté la mentalité américaine, apprenant à vivre autrement, à penser différemment. Je suis devenu plus ambitieux, plus dur, plus froid avec l'entourage extérieur de l'équipe. Je n'ai pas tout adopté de l'esprit américain, mais je m'y suis parfaitement adapté, en tentant de rester moi-même."

Avez-vous jamais pensé, en vous embarquant dans l'aventure américaine, que le phénomène Armstrong allait prendre une telle ampleur?
"Non, jamais. La première victoire de Lance au Tour 99 a tout déclenché. C'était bien plus qu'une victoire au Tour, du reste, c'était le comme-back de l'histoire, après le cancer dont il avait souffert. Il est revenu au premier plan en tant qu'athlète et a gagné sept fois de suite la plus dure épreuve au monde... Notez que Lance non plus n'a jamais pensé qu'il allait réaliser un tel exploit dans la longévité d'une carrière."

Comment expliquez-vous l'évolution de l'ambiance, dans votre équipe et autour d'elle, au fil des années? Au point de passer d'un team sympa pour tout le monde en 99 à une atmosphère extrêmement électrique et pesante, où même les membres du staff ne pouvaient plus parler aux jounalistes?
"Là vous exagérez un peu. Il n'y avait pas de véritable interdiction à ce sujet. Mais il est vrai, par exemple, que le personnel de l'équipe ne donnait plus d'interviewes, parce que la presse, ou une certaine presse, avait abusé de la confiance donnée, sorti certaines choses de leur contexte. Alors, on a dit stop. Cela ne vous arrangeait pas, vous les journalistes, mais tant pis. C'était une mesure qu'il fallait prendre, par nécessité. Cela arrive dans tous les autres sports: football, tennis, Formule 1. Nous devions nous protéger."

Johan, ne craignez-vous pas qu'on retrouve ces même situations difficiles avec le retour d'Armstrong dans le peloton et dans votre équipe?
"Il convient de prendre deux choses en considération, qui sont complètement différentes l'une de l'autre. Il y a, d'un côté, le retour d'Armstrong dans le cyclisme et, de l'autre, "l'île France." Si vous enlevez "l'île France" de ce contexte, tous les problèmes disparaissent. L'Australie, la Californie, l'Italie, la Belgique, tous ces pays manifestent le même enthousiasme à l'égard du retour d'Armstrong."

Si le problème vient de la France et des journalistes français, ces derniers iront aussi au Tour d'Italie, où Armstrong s'alignera pour gagner...
"Pourquoi pas, ils peuvent y aller!"

A posteriori, il est facile de tout remettre en question, mais ne croyez-vous pas que vous avez vous-même envenimé la situation parfois?
"Si, certainement! Je donne un exemple: pendant des années, nous avons préparé le Tour de manière très spécifique, en nous entourant d'un certain mystère, que nous avons volontairement entretenu durant les reconnaissances, les camps d'entraînement, etc. Tactiquement, par rapport aux autres équipes (qui se demandaient comment on procédait), c'était efficace et cela nous a servi. Les adversaires savaient que Lance débarquait sur le Tour en ayant tout fait: il leur apparaissait d'emblée imbattable. Par rapport à la presse, ce fut l'inverse; après coup, je me dis qu'on aurait peut-être dû inviter les journalistes français pendant deux jours, lorsd'un stage d'entraînement, pour qu'ils voient à quel point notre préparation était minutieuse. Leur approche de notre équipe aurait alors peut-être été toute différente. A l'époque, on a dû choisir entre être populaire ou gagner 5, 6 ou 7 fois le Tour de France."

On dit que vous saviez tout des journalistes à qui vous aviez à faire au Tour, qui écrivait quoi et pour quel journal, est-ce vrai?
"C'est vrai! Et Lance était au courant de tout ça aussi. Je crois d'ailleurs qu'il est très important de savoir qui on a devant soi. Les journalistes font partie de notre monde, nous avons besoin d'eux. Donc, il faut effectivement savoir qui pense quoi, qui écrit quoi! Cela me semble logique. Parfois, la presse est, comme on dit, un mal nécessaire, parfois on peut aussi se servir d'elle."

Iriez-vous à une fête (le Tour) où vous n'êtes pas invité?
"Jamais (éclat de rire). Mais apparemment, on est invité!"

Assez logique, parce que vous avez dit vous-même qu'Armstrong avait contribué à rendre le Tour plus grand...
"J'ai dit ça en effet (NdlR: et Armstrong aussi du reste!), mais à l'époque, cela n'a pas été apprécié par Patrice Clerc, qui n'est plus là aujourd'hui (rire). En réalité, j'avais dit qu'Armstrong était plus grand que le Tour lui-même et Clerc avait répondu qu'un chapitre ne peut jamais être plus grand qu'un livre. Je ne suis pas d'accord: Tiger Woods est plus grand que le monde du golf, Paul Newman est plus grand que les films dans lesquels il a joué."

Lors de la présentation du Tour, vous nous avez dit qu'un entretien avec les dirigeants d'ASO avait été planifié (dans les 15 jours), cette rencontre a-t-elle eu lieu?
"Non. Pour l'instant, nos agendas ne s'accordent pas. Mais il est important que cette rencontre ait lieu."

La solution pour faire accepter Armstrong par la France ne serait-elle pas de le faire rouler le Tour au service de Contador (après qu'il ait éventuellement gagné le Giro), ce qui le rendrait plus humain aux yeux de tous?
"La solution, la solution... Qui veut une solution? Commencons par dire qu'ASO a commis une erreur (c'était Prudhomme, je crois), lors de la présentation, en lançant "qu'Armstrong était le bienvenu au Tour pour autant qu'il suive les règles, comme tout le monde." Ce commentaire, à lui seul, était superflu! C'était déjà une sorte de mise au défi! Pourquoi ne suivrait-il pas les règles comme tout un chacun? Pourquoi cette spécification? Cela nous renvoie vers une constatation que tout le monde fait mais à laquelle personne ne peut changer quoi que ce soit: le Tour est trop important! Il éclipse tout le reste. Ok, c'est, sans discussion, l'épreuve la difficile et la plus grande au monde, mais cette situation fait que ses dirigeants s'accordent davantage de pouvoirs: ce coureur-là peut venir; cet autre non; cette équipe est acceptée si elle laisse X ou Y à la maison, etc, etc. Je trouve que ce n'est pas normal."

Lorsqu'Armstrong vous a dit qu'il revenait au Tour (en juillet déjà apparemment), votre premier réflexe n'a-t-il pas été de penser: "non pas ça!"? Vous aviez gagné 7 fois, était-ce bien nécessaire?
"J'ai d'abord pensé qu'il était fou. Bien sûr que le stress reviendra avec lui! Mais c'est un challenge que j'accepte volontiers. Et j'avoue, à cette occasion, m'être posé la question de savoir pourquoi je faisais ce métier. Quelle est la chose qui m'excite dans ce job? Gagner des courses? Non, ça ne m'excite plus! J'ai bien senti senti cela lors du dernier Tour d'Espagne remporté par Contador. Ok, c'est bien, mais l'étincelle n'y était pas. Avec Armstrong, elle est à nouveau là. Je dois me rendre à l'évidence: j'ai vécu toutes ces années dans le stress et la contreverse; c'est ce qui me manque aujourd'hui. J'en ai besoin. Quand tout est trop facile, il n'y a plus d'excitation réelle. C'est aussi ce qui m'avait intéressé dans le projet Astana: cette équipe avait été rejetée, mise au ban du peloton et il fallait la remettre sur des rails. J'ai réussi (Lance a été la première personne à m'encourager dans cette entreprise au moment où j'hésitais à m'engager) et j'en éprouve davantage de satisfactions que d'avoir gagné la Vuelta. Pour revenir à Armstrong, Lance a toujours puisé sa motivation dans la colère et la rancune. Et je dois dire que si gagner est agréable, il n'y a rien de plus jouissif que de gagner quand tout le monde veut que vous perdiez. Quand c'est fait, on peut alors dire: et quoi maintenant?"

Après le départ en retraite d'Armstrong, vous être devenu manager à part entière de l'équipe Astana, laissant le job de directeur sportif à d'autres. Avec Armstrong en 2009, allez-vous reprendre le volant pour jouer à nouveau les tacticiens au sein du peloton?
"Evidemment! Du moins lors des courses les plus importantes. Je n'y avais pas pensé dans un premier temps, mais, à présent, cela me semble de plus en plus évident. D'autant que j'aime l'action et qu'elle me manquait un peu depuis le départ de Lance. Je m'y suis du reste déjà remis lors du dernier Tour d'Espagne."

La rumeur a tourné dans le peloton qu'Armstrong allait faire toutes les classiques en 2009, vous confirmez?
"Pas du tout! Il fera le Tour des Flandres et c'est tout. Impossible d'en faire davantage s'il veut être compétitif au Giro!"

Lance a-t-il déjà passé des tests physiques?
"Non, mais je sais qu'il a des sensations extraordinaires et qu'il s'entraîne avec applications (NdlR: Armstrong a encore gagné une course au States le week-end dernier; sur son portable, Bruyneel nous montre des photos d'Armstrong torse nu, en train de jouer avec ses enfants à Austin, et sur lesquelles on peut quasi compter chacune de ses côtes, signe qu'il est déjà très bien affûté)."

Pour revenir au sujet "Armstrong au service de Contador au Tour," pensez-vous que ce soit réalisable pour un caractère fort comme le sien?
"Certainement! Mais n'oubliez pas que nous avons un principe dans l'équipe: on roule toujours pour le plus fort."

Croyez-vous qu'on puisse, avec Contador et Armstrong, revivre un Tour mouvementé comme entre les équipiers et frères ennemis Hinault et LeMond en 1986?
(Il rit) "J'espère que non!"

Et Vinokourov qui reviendrait chez Astana, c'est vrai?
"Je n'ai jamais eu le moindre contact avec lui depuis que je suis à la tête de l'équipe, et les patrons d'Astana ne m'ont fait aucune allusion sur le sujet. J'ai juste vu que l'UCI entendait ne pas le laisser reprendre après un an de suspension, donc, pour moi, le sujet est clos."

© La Dernière Heure 2008