Raymond Poulidor ne tarissait pas d’éloges pour son petit-fils.

Le sourire qui habillait invariablement son visage tanné par le soleil se faisait un peu plus éclatant à l’évocation d’une thématique. "Ah, mon petit-fils ! Il est extraordinaire dans tous les sens du terme", lançait souvent Raymond Poulidor lorsqu’on abordait avec lui le talent de Mathieu Van der Poel.

Cadet de sa fille Corinne et d’Adrie Van der Poel (ancien vainqueur, entre autres, du Tour des Flandres et de Liège-Bastogne-Liège), le champion du monde de cyclo-cross faisait la fierté de celui que le coureur de chez Corendon-Circus et son frère aîné David (pro dans la même équipe) appelait affectueusement papy.

"Ce qu’il a fait lors du dernier printemps des classiques est tout simplement exceptionnel !, nous confiait-il en juin. Quand on voit un jeune gars courir comme il le fait, on ne peut qu’aimer le vélo ! Il allie tellement de choses. Je ne suis assurément pas le plus objectif des observateurs mais je ne pense pas que beaucoup me contrediront… (rires) Lorsque je vois Eddy Merckx, le sujet revient immanquablement sur la table. Il trouve qu’il court trop. Mais je fais à chaque fois remarqué à mon ami Eddy que c’est tout le contraire si vous étudiez attentivement son programme de courses. Mais lorsqu’il court, il gagne, et c’est cela qui frappe les esprits. Que ce soit en VTT, en cyclo-cross ou sur la route, il a toujours cette faim de succès en lui."

Dans la légitime logique de cette filiation, la perspective de la participation du vainqueur de l’Amstel Gold Race au Tour de France enthousiasmait également Poupou. "Un coureur de son talent doit participer un jour ou l’autre à la Grande Boucle. Ce sera probablement pour 2021. Il se concentre actuellement, et à raison, sur les classiques auxquelles son gabarit convient bien mieux. Ce serait un moment forcément spécial pour moi…"

Interrogé par le journal Le Parisien depuis son lit d’hôpital avant les derniers champions du monde disputés dans le Yorkshire pour lesquels sont petit-fils faisait office de grandissime favori, Raymond Poulidor avait tenu à répondre à l’interview, en reprenant son souffle à plusieurs reprises lors de la conversation. "Si Mathieu devenait champion du monde, j’en pleurerais de bonheur et d’émotion. J’aimerais que cela arrive vite. Je ne sais pas si je peux attendre encore longtemps…"

Le tout récent champion d’Europe de cyclo-cross, qui a confié que son grand-père lui répétait souvent "qu’il était souvent fier" de lui, honorera sa mémoire en de bien autres occasions.

Bernard Hinault : “Poulidor, c’était le courage, l’abnégation et la gentillesse”

Si les carrières sportives de Raymond Poulidor et de Bernard Hinault ne se sont croisées que pendant trois saisons (de 1975 à 1977), les deux hommes ont toujours nourri une relation emplie de respect. “C’est avec beaucoup de tristesse que j’ai appris son décès”, a commenté le quintuple vainqueur du Tour, ému. “Poulidor, c’est un nom. En course, il ne m’a jamais fait de cadeau, ce qui est normal au regard de nos caractères, mais cela n’a jamais été la guerre non plus. Une fois le vélo pendu au clou, une relation d’amitié s’est installée entre nous. Raymond, c’était le courage, un combattant qui a bataillé contre certains des légendes de l’histoire du cyclisme comme Anquetil ou Merckx. Quand j’étais enfant j’avais du respect pour lui car il ne lâchait jamais rien et c’est ce que j’aimais chez lui.” Une ténacité sur le vélo accompagné d’une bonhomie à la ville qui ont fait de lui l’un des chouchous du public français. “Raymond était très populaire. Il devait cela à sa carrière, mais aussi à sa gentillesse. Chaque matin, au village départ du Tour, il enchaînait les poignées de main et les photos avec la bonne humeur.”

Lucien Van Impe : “Il est tombé sur des générations de champions”

Lucien Van Impe, le dernier Belge vainqueur du Tour de France, a été l’un des rivaux de Raymond Poulidor lors des dernières années de la carrière du Français. Quand Lulu a remporté la Grande Boucle, en 1976, Poupou avait terminé troisième à Paris, à douze minutes et huit secondes du grimpeur belge. “Raymond était vraiment un grand coureur, j’ai dû souvent faire des duels avec lui, notamment lors de ma victoire au Tour de France”, a déclaré Lucien Van Impe, attristé par le décès de Poulidor. “Il était tombé sur des générations de champions. Avec Jacques Anquetil, avec Eddy Merckx. Il tombait à chaque fois sur quelqu’un de plus fort que lui. Même s’il ne faut pas oublier toutes ses victoires. Car Raymond était bon partout. Mais ses places de deuxième au Tour de France l’ont suivi. Encore aujourd’hui, si un coureur fait plusieurs fois deuxième, on dit que c’est un Raymond Poulidor. C’était une personne absolument joviale, c’était toujours un plaisir de discuter avec lui. J’ai toujours entretenu un bon contact avec lui, même si nous étions rivaux sur le vélo.”

Prudhomme : “Il va manquer au Tour mais aussi à toute la France…”

Avec 57 Tours de France à son actif (14 comme coureur et le reste comme suiveur et ambassadeur de partenaires), Raymond Poulidor a marqué l’histoire de la Grande Boucle. “C’est un monument du cyclisme mondial et du sport français qui s’en va”, juge Christian Prudhomme, le directeur du Tour. “La plus belle preuve en est sans doute que son nom est entré dans le langage commun. On parle du Poulidor pour évoquer un éternel second, mais ce serait oublier un peu vite l’étendue de son palmarès. Sa bonhomie et son accessibilité n’étaient pas feintes et c’est cela qui plaisait au public. Il ne jouait pas un rôle et abordait un supporter de la même manière ou presque que le président de la République. Cette année, lorsque nous avons dessiné le parcours du Tour 2020 qui passera par son village de Saint-Léonard de Noblat lors de la 12e étape, je m’étais dit qu’il était dommage que son petit-fils Mathieu Van der Poel ne soit pas au départ. Je n’imaginais pas que Raymond serait lui aussi absent. Il y aura beaucoup d’émotion ce 9 juillet prochain. Raymond va manquer au Tour, mais aussi à toute la France…”