Le café est serré. Noir. Les tasses sont décorées d’un vélo ou d’un arc-en-ciel de champion du monde. Pareil pour les sous-tasses. Pas de doute, nous sommes bien chez un cycliste.

"Je vous sers le café puis je monte prendre une douche avant l’interview, hein, sourit Oliver Naesen (30 ans). Profitez, c’est celui de la marque de Greg Van Avermaet."

De réputation, l’ancien champion de Belgique (2017) est l’un des cyclistes les plus détendus du peloton et son accueil le confirme. Il est également l’un des plus francs de son sport, ne cachant pas son admiration pour la nouvelle garde qui le bat régulièrement sur les classiques.

Oliver, nous réalisons cet entretien au lendemain d’une Flèche wallonne sans le moindre supporter dans le mur de Huy. Cela vous fait mal au cœur ?

"À la télévision, la différence n’est pas aussi frappante qu’en vrai. Lors des deux derniers Tours des Flandres, j’avais l’impression que les côtes étaient plus difficiles. D’habitude, il y a les frissons, le ‘tuuuut’dans les oreilles. Ici, tu ne penses qu’à ton effort."

Le vélo n’existe pas sans la fête qui va avec…

"J’espère que l’an prochain, ce sera fini. Mais nous, on n’a pas à se plaindre. D’autres secteurs ont bien plus souffert que nous. Il y a même beaucoup d’athlètes olympiques qui n’ont pas pu s’entraîner comme nous avons pu le faire."

L’avantage pour un cycliste, c’est que l’hygiène et le fait de vivre dans une bulle sont, en fait, monnaie courante dans le métier…

"Peu de choses ont changé dans notre quotidien. On voit peu de monde, on se promène avec un gel dans la poche. Les gens normaux vivent certaines choses qu’on connaissait déjà."

Le contact avec les fans vous manque-t-il ?

"Cela me fait parfois mal. J’ai eu, par exemple, des demandes pour donner un bidon à l’arrivée. Je veux le faire, mais je ne peux pas. Pareil pour les gens qui arrivent à l’hôtel, stylo en bouche, pour me faire signer une carte. J’ai envie de dire ‘oui’, mais le stylo est dans sa bouche. Déjà que je ne peux pas le toucher s’il vient de sa main… Tout le monde ne comprend pas cela malheureusement."

Donc vous devez entretenir le lien via les réseaux sociaux, comme avec votre "10 years challenge" qui nous a beaucoup fait rire…

"Cette photo où je mange un hamburger… C’était en stage improvisé avec des amis. Six heures de vélo et tout le monde en fringale. Rien n’est ouvert… sauf le Burger King. Je sais que les fans aiment le contact et j’essaie de partager au maximum avec eux."

Et vous jouez bien le jeu, comme avec l’épisode du Tiegemberg. Pouvez-vous réexpliquer ce running-gag à votre sujet ?

"C’est une bosse qui n’est vraiment pas très dure. La plupart du temps, elle ne décide pas d’une course. En 2017, je suis bien et on me demande avant le départ du Grand Prix de l’E3 comment je vois la course. J’ai dit que si tu tiens jusqu’au Vieux Quaremont, tu joues la gagne avec les favoris. Le journaliste m’a dit qu’il restait le Tiegemberg et j’ai répondu : ‘Si tu perds sur le Tiegemberg, mieux vaut arrêter ta carrière.’ Je sors avec Gilbert et Van Avermaet. Et sur le Tiegemberg, Phil m’attaque et je craque. Et je finis troisième et vidé. Et ça me poursuit depuis. Et en 2008, pareil. Je suis avec une dizaine de favoris et j’ai à nouveau été lâché."

Vous avez une appréhension quand vous l’abordez ?

"Oui, j’ai eu peur cette saison quand Van Aert a attaqué. Finalement, van der Poel a contré et c’est Wout qui a sauté. Cette bosse n’a rien de spécial mais quand les meilleurs attaquent dessus, ça fait mal. Si j’avais eu les jambes au Grand Prix de l’E3, j’aurais attaqué là. Mais quand les deux autres lancent, ça va trop vite. J’ai subi."

Le cyclisme a-t-il changé ces dernières années ?

"Chaque génération a ses champions. J’ai vécu Boonen - Cancellara puis Van Avermaet - Sagan et maintenant Van Aert - van der Poel."

Ces deux derniers sont des machines…

"Boonen et Cancellara, tu ne les voyais qu’au printemps et peut-être un peu sur quelques étapes du Tour de France. Mathieu et Wout gagnent dès le début de saison, ils sont favoris dans toutes les classiques. Puis au Tour de l’année passée, Wout était le plus fort du peloton. Ils partent ensuite un peu en vacances avant de gagner toutes les compétitions de cyclo-cross. Ils sont non-stop au top."

Est-ce frustrant pour des gars comme Van Avermaet ou vous ?

"J’ai l’impression que c’est devenu de la folie mais c’est plus motivant que frustrant. Ce serait plus chouette s’ils étaient un petit peu moins forts."

Que vous manque-t-il pour gagner davantage ?

"Plus de talent ! (rires) J’ai été un peu malade pendant Paris-Nice et je n’ai pas eu mon niveau par la suite. Le sport peut être ingrat. Tu peux tout faire comme il le faut et ne pas avoir tes jambes."

N’êtes-vous pas également trop sympa ?

"Je ne pense pas. Pendant la course, je mets des coups de coude comme tout le monde. Si je sais que je dois prendre une place je la prends. Même s’il faut bousculer mon meilleur ami. Il me manque vraiment juste quelques watts. Je suis rapide au sprint pour un coureur de classiques mais mes concurrents sont ultra-rapides. Il faut déjà pouvoir les suivre en course et en plus, il faut être frais à l’arrivée, sachant qu’ils ont une meilleure vitesse de pointe. C’est un challenge. Parfois, je me demande comment attaquer ces gars avec un vélo. C’est presque du Moto GP (rires)."

Un moteur et c’est réglé…

"Ouais, c’est vrai. Mais il n’y a pas une règle qui dit que c’est interdit ? Ce serait cool (rires)."

Sur l’E3 en 2017, vous perdez au sprint et en vous relevant, vous applaudissez. Qui d’autre que vous ferait ça ?

"Les plus forts ont gagné et je dis chapeau. Je ne suis jamais frustré quand je suis battu par meilleur. Je suis le premier à féliciter le vainqueur. La manière importe beaucoup pour moi. Gagner quand tu l’as mérité, quand tu as été le plus fort. Ceux qui disent que seule la victoire compte se plantent. Être acteur, ne jamais renoncer, oser, toutes ces choses rendent beau le sport. La victoire en fait partie mais n’est pas la seule chose. Sinon 90 % des coureurs seraient dépressifs."

Votre relation avec Greg pouvait surprendre lorsque vous n’étiez pas encore équipier. Comment la gériez-vous ?

"C’est spécial, presque illogique mais ça nous convient à tous les deux. Il a toujours été mon exemple. J’ai appris en copiant ce qu’il faisait. J’ai profité de l’opportunité de rouler avec lui tous les jours même s’il est meilleur que moi. Ce n’était pas toujours le bon choix mais c’est comme ça que j’ai appris. Dans les bosses, on se fait la guerre. Même à l’entraînement. Et quand je sens qu’il ne peut pas me lâcher, je me dis que le week-end va être bon. Notre force a toujours été de faire la part des choses entre la compétition et l’entraînement du lendemain."

Il vous arrive souvent de vous mettre au carton pour le suivre ?

"Toutes les semaines. Avant, on partait à huit ou à dix et ça attaquait de partout. Après un entraînement pareil, tu ne quittes plus ton canapé de l’après-midi."

On a l’impression que le plaisir est toujours présent chez vous.

"Sûrement pas tout le temps. Ce sport est sale quand tu n’es pas bien. Marcher fort sur un vélo, il n’y a rien de plus beau mais quand tu n’es pas au top, c’est l’enfer. Quand je suis bien, je profite, je me fais plaisir. Mon wheeling au Tour de France ? Je ne fais jamais ça si je suis 30 minutes plus loin et en galère, hein."

Pensez-vous que vous êtes encore nombreux à, comme vous, être là par passion ?

"La plupart des coureurs sont comme ça. Beaucoup dans le peloton ont été des champions chez les jeunes. Ils arrivent chez les pros et ne gagnent plus. Cela peut devenir un boulot à cause de cela. Car le job est ingrat. Le 150e du Tour des Flandres n’en fait pas moins que moi. Mais dans les moments durs, il faut penser à la chance qu’on a."

Cette mentalité axée sur le plaisir est liée au fait que vous avez commencé tard ?

"Devenir pro était inattendu pour moi. Je n’étais même pas proche de gagner une course chez les jeunes."

Racontez-nous vos débuts, cette époque folle ou vous deviez vous entraîner le soir après votre journée en tant que chauffeur-livreur.

"Je me suis inscrit à l’université et je n’arrivais pas à combiner avec le sport de haut niveau. Quand j’étais sur le vélo, je me disais que je ferais mieux d’être dans mes livres et devant mes livres, j’avais la tête au vélo car je pensais que j’allais me faire manger en course. Malheureusement, je n’ai pas pu finir mes études. J’ai pris le premier boulot que j’ai trouvé. Je devais me lever très tôt le matin et je rentrais au maximum à 17 heures. Mais au moins, je ne devais plus penser à rien."

Comment rouliez-vous autant alors que vous aviez un travail à temps plein ?

"Le vélo était presque thérapeutique car je ne savais pas ce que je voulais faire de ma vie. J’ai mis toute mon énergie et mes doutes dans les pédales. Et doucement, je me suis amélioré, j’ai gagné de petites courses puis de plus en plus. J’ai dû faire 30 podiums en 50 ou 60 courses. Comme Van Aert et van der Poel… mais chez les amateurs (rires). Et là, je me suis rendu compte que je battais des gars qui signaient pro. J’avais déjà 24 ans et logiquement, c’est trop tard. Puis, d’un coup, j’ai été mis sous contrat. C’était la folie. Je me levais à 7 heures, sans fatigue ni réveil. J’avais eu assez de sommeil, je n’avais plus connu cette sensation depuis des années. Le luxe."

Peut-être qu’en fait, il faut reprendre un boulot pour à nouveau gagner des courses…

"L’expérience en vaudrait la peine. Que les gars du peloton travaillent deux semaines pour se rendre compte de la chance qu’on a de vivre de notre passion."