Entretien avec le boss d'Omega Pharma et... de Silence -Lotto !

BRUXELLES Marc Coucke est ce qu'on appelle en Flandre un Bekende Vlaming ou B.V. , en français dans le texte, un Flamand connu. Il l'est d'autant plus depuis qu'il a intégré le monde populaire du cyclisme. Patron d'une grande société, il est aussi l'homme, ô combien dynamique, qui tire les ficelles de la formation Silence-Lotto, anciennement Predictor et Davitamon. Enthousiaste à souhait, extrêmement positif devant la vie, il se dessine comme un homme attachant, peut-être parfois excessif, mais extrêmement et concrètement engagé dans toutes les causes qui l'occupent et le préoccupent. Rencontre.

Si vous êtes très connu en Flandre, les Wallons, eux, ne vous situent pas encore bien. Vous avez créé la société Omega Pharma. Expliquez-nous quand et comment.

"Je suis pharmacien et fils de pharmacien (gantois). En 1987, à la fin de mon service militaire, j'eus l'idée, avec un autre pharmacien, de créer une firme qui se voulait - j'insiste - respectueuse de la profession et qui tournait à la fois autour des produits vendus en pharmacie sans prescription du médecin (OTC) mais aussi autour d'autres produits exclusivement vendus en officines, et ce pendant deux ans, terme au bout duquel ils peuvent entrer dans les grandes surfaces. Notre slogan du premier jour 'Par des pharmaciens pour des pharmaciens' est toujours d'actualité et on en est très fiers."

Combien de personnes travaillent chez vous et quel est votre chiffre d'affaire annuel ?

"Mille personnes, réparties dans Omega 2000 et Arseus (le groupe est divisé en deux sociétés cotées en Bourse depuis l'an passé). En 2007, le chiffre d'affaires était de 800 millions d'euros pour Omega et de 300 millions pour Arseus."

Davitamon, Predictor, Silence : vous préférez cela sur les maillots de cyclisme que le plus générique Omega Pharma. Pourquoi ?

"Nous avons toujours pensé que le cyclisme était un vecteur de publicité très intéressant pour une marque, puis que l'équipe porte le nom du sponsor et, pour nous, du produit. C'est unique dans le monde du sport. En outre, le cyclisme doit être aussi le seul sport collectif dans lequel la Belgique se situe encore dans le top mondial. Et j'estime avoir mon rôle dans le fait que la Belgique se maintienne dans le gratin mondial. C'est la raison pour laquelle, avec la fameuse pyramide, nous investissons plus dans un projet cycliste que dans une équipe. On détecte les talents, pour les intégrer progressivement à des formations de jeunes et d'espoirs avant de les amener, si possible, dans l'équipe pro. Et quand ces jeunes récoltent à leur tour des succès, nous en ressentons une immense fierté. En ce qui concerne le nom proprement dit de l'équipe, Davitamon fut le premier; cela a duré 4 ans. Après qu'on ait quadruplé le chiffre d'affaire de ce produit, on a décidé de passer à Predictor au moment où, l'an passé, ce nom devenait bien plus qu'un test de grossesse, avec une gamme complète de produits nommés ainsi. On a changé plus tôt que prévu pour Silence, un produit anti-ronflement véritablement efficace, qui nous semblait plus adapté au cyclisme... puisqu'il est bien connu que ce sont les hommes qui ronflent le plus ! Normalement, nous voilà partis jusque 2011. Silence deviendra probablement le produit phare du groupe."

Combien de temps vous voyez-vous encore dans le vélo ?

"Il est difficile de se projeter dans l'avenir. Je ne suis que président du Conseil d'administration, donc je ne décide pas seul. J'avoue que mi-2007, avec les affaires à répétition, on craignait de devoir arrêter fin 2008. Mais notre équipe a trop bien tourné, notamment en juillet passé, avec Cadel Evans qui a terminé 2e du Tour. Malgré les problèmes, notre équipe véhiculait toujours de vraies valeurs. L'honnêteté n'est pas un vain mot chez Silence-Lotto. On a renouvelé notre confiance à l'équipe au moment où il aurait été facile de renoncer. Il était plus courageux de rester et de se battre."

Sur les courses, vous êtes souvent présent. Etre big boss d'une grande société et d'une équipe cycliste, c'est facilement compatible ?

"Avec de bons accords, oui. Chacun est à sa place. Moi, j'aime être dans l'action; les gens ont l'impression de me voir souvent mais, en fait, je vais dix jours sur les classiques et dix jours sur le Tour. En ce qui concerne l'équipe, j'essaie d'inspirer certaines choses. Mon entente avec Marc Sergeant est solide. Notre accord est le suivant : je peux toujours dire ce que je pense, et il ne doit jamais en tenir compte ! Mais il ne faut surtout pas me demander de me taire, ce n'est pas ma nature. Moi, je voudrais, par exemple, toujours que mes coureurs attaquent; Marc sait bien que ce n'est pas possible. Question tactique, je n'ai rien à dire, mais je le dis quand même ! Ce qui ne signifie pas que je ne suis pas à la table de discussions quand il s'agit d'engager Popovych. Sachez que pour Omega Pharma, l'Ukraine est le pays où nous connaissons la plus forte croissan- ce..."

Vous avez travaillé avec Patrick Lefevere, mais la fin de votre collaboration s'est mal passée. Pourquoi ?

"Beaucoup de discussions. Nous en étions arrivés à camper chacun sur nos positions. Et chacun détenait sans doute une partie de la vérité. On était tombés dans les habitudes du cyclisme : au lieu de chercher des solutions, on haussait le ton pour faire entendre raison à l'autre. Ce n'était pas agréable."

Pensez-vous pouvoir un jour retravailler avec Patrick Lefevere ?

"Oh ! je suis supercontent de Marc Sergeant. J'apprécie sa façon de travailler, très respectueuse envers tout le monde, y compris les jeunes. Nous avons une devise chez Silence-Lotto : on préfère être 4e d'une façon honnête, que 1er en étant malhonnête. J'insiste : je ne fais pas ici de comparaison avec Quick Step. Je veux que ce soit très clair, mais je pense que pas mal d'autres formations disent cela aussi, mais ne le pensent pas vraiment."

Y a-t-il une véritable guerre entre les Silence-Lotto et les Quick Step ?

"Oui, je pense qu'il y en a effectivement une. Et au fond, c'est bien ainsi. On a deux grandes formations belges dans le vélo. L'une, Quick Step, est beaucoup plus forte dans un contexte mondial; et l'autre, qui a toujours été considérée comme le petit Poucet du cyclisme, Silence-Lotto, mais qui se professionnalise et prend une autre dimension grâce à Cadel Evans (et à présent Popovych) dans les épreuves à étapes. Aujourd'hui, le petit se plaît à chatouiller le grand. Quand on est dans la course, ça se voit très fort. Si l'un des nôtres est dans une échappée, les Quick Step, évidemment, rouleront davantage derrière. Même si, au départ, cette tactique n'est jamais favorisée; dans les faits, c'est pourtant ainsi que cela se passe. Et pour être honnête, c'est parfois réciproque. Mais, au fond, est-ce si mauvais ? Je ne crois pas. Au moins, il y a une émulation. C'est quand même mieux qu'aux Pays-Bas, où il n'y a que la Rabobank au top. Cette rivalité, entre nous, est bonne pour le cyclisme belge. Il y a beaucoup de points d'interrogation sur le futur des Quick Step après 2008, mais j'espère vraiment que cette formation restera dans le vé- lo."

Le Volk, pour votre équipe, c'est important ? Ou n'y a-t-il que les monuments qui comptent ?

"Je veux être sans ambiguïté : tout compte ! Je veux même qu'on mette un peu plus l'accent sur les petites courses belges. On a 29 coureurs, avec beaucoup de jeunes talentueux, c'est là qu'ils doivent se montrer. On doit aussi gagner à La Panne, par exemple."

Vous êtes un gagnant dans la vie. Avez-vous digéré la 2e place de Leif Hoste au Tour des Flandres ?

"Un gagnant ? Oui ! Il le faut, non ? On s'amuse quand même plus quand on gagne que lorsqu'on perd ! Rassurez-vous, la défaite de Hoste en 2007 était digérée le lendemain. Mais je concède que remporter un monument est un objectif, même si ce serait presque anormal vu notre modeste budget. On a une équipe spéciale, on est capable de gagner, mais on ne gagne presque pas ! À ce niveau-là, j'entends. Les petits trucs avec McEwen, si bien sûr, mais je parle du Tour de France, du Giro, du Ronde ou de Paris-Roubaix."

Que pensez-vous du chantage exercé par l'UCI par rapport à Paris-Nice ?

"C'est très mauvais. On sera au départ de Paris-Nice. Le rôle de l'UCI devrait être réunificateur; pour l'instant, elle cherche le conflit. L'UCI doit, en interne, se poser beaucoup de questions sur elle-même. L'idée du ProTour était fantastique mais, trois ans après, on voit que le ProTour n'a fait que diviser au lieu d'unir les parties. Et l'UCI s'entête au lieu de se remettre en question. La vie ne fonctionne pas comme ça ! On en a marre de cette guerre pour l'argent et le pouvoir !"

Le ProTour, pour vous, c'est fini ?

"Non, mais les équipes n'ont pas ce qu'on leur avait promis. On a donc le droit, au minimum, de faire une analyse rationnelle de la situation. Si vous commandez un steak au resto et que vous recevez des boulettes, vous n'êtes pas content !"

Vous croyez vraiment à cette victoire au Tour de France ?

"En théorie, non ! Ce ne serait pas normal que la 15e équipe ProTour - si l'on considère les budgets - gagne le Tour. D'autre part, si Evans s'est classé 2e l'an passé, il peut très bien viser la 1re place ! Sans parler de Popovych, l'un des plus grands espoirs pour l'avenir qui a décidé de nous rejoindre. Ce qui se passe chez nous est génial, même si, cette année, Silence-Lotto sera surveillée comme le lait sur le feu. On devra s'organiser en conséquence. On vise un podium, mais si on finit en jaune, ce sera historique !"

Si on vous disait un jour qu'Evans est positif au Tour, vous tomberiez de haut ?

"Oh oui ! Surtout quand je vois comment on gère notre équipe et tout ce qu'on a mis en place pour que ça n'arrive pas. Non, ça, ce serait terrible !"

Un coureur comme Philippe Gilbert, qui est en fin de contrat, ne vous intéresserait-il pas ?

"J'adore les coureurs belges et nous tenons à avoir un équilibre régional chez nous, car Silence-Lotto est une équipe belge, pas flamande. En plus, je suis fan des coureurs qui attaquent ! Dès lors, oui, Philippe Gilbert est un coureur que j'apprécie, tant par sa manière de courir que par la manière dont il gère sa carrière."

Dernière question; elle est cocasse et s'adresse au supporter du Club Bruges. La rumeur dit que vous avez payé le transfert de Sterchele à Bruges, c'est vrai ?

"Ça, c'est la meilleure ! J'ai entendu beaucoup de choses, on a même dit que le nouveau stade s'appellerait Davitamon Stadion, mais là, ça dépasse tout. C'est faux, évidemment."



© La Dernière Heure 2008