Vingt-quatre heures après avoir commenté le Tour de Lombardie, Rodrigo Beenkens a encore du mal à trouver les mots pour décrire comment il a vécu la chute de Remco Evenepoel et l’extrême angoisse qu’elle a provoqué. Rarement, pour ne pas dire jamais, le commentateur de la RTBF n’a été aussi silencieux. Et quand il reprenait la parole, sa voix était chevrotante, à la limite des larmes . “Je suis un homme de direct nous confie-t-il, je suis très mauvais pour analyser les sentiments. Surtout les miens. Si je le fais, c’est parce que je réalise qu’il s’est passé quelque chose avec les téléspectateurs, même si j’aurais préféré que l’on dise que Benkens a été mauvais et que Remco gagne la course.”

Quinze minutes qui ont duré une heure

“En 30 ans de carrière, j’ai rarement eu des messages aussi touchants de la part des gens. C’est incroyable, dit-il en les remerciant pour ces marques d’attention. Mais je ne sais pas si j’ai eu le bon ton pendant le direct. Ma seule expérience vraiment grave dans ces conditions, c’était la chute de Fabio Casartelli. Elle m’a fort marqué même si je ne le connaissais pas personnellement. Dieu merci, ici, les choses se sont mieux terminées. Il y a des tonnes d’images qui vous passent par la tête à ce moment-là. Celles qui vous apportent de l’espoir comme avec Gilbert et Bruyneel dans le Tour de France, où on a miraculeusement évité des situations dramatiques. Celles aussi qui font peur comme avec Casartelli ou Björn Lambrecht (décédé en course en 2019, NdlR.) que j’appréciais beaucoup. Quand on commente une course ou un match de foot en direct, dans l’émotion d’un but ou d’une victoire, on peut choisir son ton. Ici, ce n’est pas le cas, les choses viennent ou ne viennent pas. Il y a des moments où je n’étais plus capable de parler parce que pendant 15 minutes, j’ai craint le pire. Quinze minutes qui m’ont paru être une heure…”

Que l’on ait deux, cinq ou trente ans de métier comme lui, Rodrigo Benkens l’affirme : personne n’est préparé pour commenter des moments comme ceux-là. “J’ai toujours rêvé de commenter des événements en direct, c’est le domaine dans lequel je me sens le plus à l’aise. Mais là, on était dans quelque chose d’inqualifiable. On ne sait pas si on a le bon ou le mauvais ton. Pour être honnête, on n’y pense même pas. Nous avons deux missions. La première est d’informer parce qu’on reste des journalistes, la seconde est de faire passer sa passion. Qui dit passion, dit émotion et là, j’ai découvert ce qu’est l’échelle des émotions. Et il est très difficile de concilier raison et émotion. Surtout aujourd’hui, avec les réseaux sociaux et les tonnes d’infos que l’on reçoit. Il faut être très prudent, pouvoir garder son sang-froid, faire preuve de retenue. C’est pourquoi j’ai tout de suite décidé de ne relayer que les infos de la RAI – télévision hôte et organisateur – et celles provenant officiellement de membres de l’équipe de Remco. Si vous dites que la situation est catastrophique et qu’en fait elle ne l’est pas, vous ne faites pas votre métier de journaliste. Et dire que tout va bien alors que c’est le contraire, c’est encore pire. Il faut être prudent.”

À ses yeux, le cyclisme est le plus beau des sports à commenter quand la course bouge. Mais c’est aussi une discipline terriblement dangereuse, rappelle-t-il. Plus dangereuse aujourd’hui qu’hier, ce qui le rend encore plus admiratif des coureurs. “Ils dévalent des pentes à 60, 70 ou 80 km. Il n’y a que l’épaisseur des boyaux qui touchent le sol, une surface infime. Et n’oublions pas qu’ils roulent presque systématiquement sur des itinéraires conçus pour les voitures. Fabio Casartelli n’a d’ailleurs pas eu de chance, il s’est fracassé la tête sur un plot destiné à éviter que les voitures ne tombent dans le ravin. Les accidents les plus nombreux se passent aux Pays-Bas alors que c’est pourtant le pays du monde où on fait le plus pour les cyclos. Oui mais voilà, les cyclos n’empruntent jamais les routes…”, conclut le commentateur de la RTBF.