Quel ne fut pas notre étonnement en lisant certains passages des récits du vainqueur du Tour de Lombardie, qui est en ce moment à la lutte pour remporter son premier Grand Tour bien qu'il ne possède que très peu de références sur les courses de trois semaines. Jakob Fuglsang semble plutôt à l'aise au moment de coucher sur papier ses états d'âme. Autant le préciser de suite: on est loin des interviews parfois très plates de certains coureurs. Morceaux choisis.


2 octobre, veille du départ du Giro

"Vadim Pronskiy, comme Yuriy Natarov, ne sont pas présents sur le Giro car le coronavirus a touché l'équipe nationale kazakhe durant le Mondial d'Imola. C'est Contreras qui a remplacé Pronskiy et, si cela n'avait tenu qu'à moi, j'aurais conservé Pronskiy, mais c'est comme ça..."


3 octobre, au soir du contre-la-montre inaugural


"Rien ne s'est passé comme nous l'avions prévu. Je me suis élancé parmi les derniers car nous pensions que le vent tournerait en fin d'après-midi. Résultat: j'ai eu le vent en pleine face la majeure partie du temps. Je devais récupérer des informations de Miguel Angel Lopez mais avec son crash il a dû partir directement à l'hôpital. Cette chute, c'est de la malchance mais aussi une erreur de sa part, il faut être plus vigilant. Il devait m'aider en montagne mais je devrai me passer de lui, j'espère que ce sera sans conséquence. Quand j'ai passé la ligne, je me suis un peu énervé sur notre staff: 'Pourquoi personne ne m'a parlé du vent de face ?' C'est frustrant de voir Ineos faire à nouveau le bon choix en lançant ses coureurs plus tôt. Je ne sais pas s'ils sont plus intelligents ou s'ils ont de meilleures informations...

Autre chose: j'ai souvent entendu dire que la Sicile était belle. Mais autour de Palerme, il y a des déchets et de la saleté partout. Pendant le chrono, j'ai dû éviter des sacs plastiques. Les Italiens du Nord disent parfois qu'au Sud de Florence, c'est l'Afrique. Je comprends ce qu'ils veulent dire, désormais."


4 octobre: Vlasov abandonne


"En cours d'étape, Jonas Gregaard est venu me demander si c'était vrai que Vlasov avait abandonné. J'ai répondu 'Non, pas que je sache'. Mais oui, c'était bien vrai. Un deuxième équipier précieux pour la montagne a abandonné aujourd'hui et nos directeurs sportifs ont jugé bon de ne pas nous en avertir. Je savais qu'il se sentait mal mais je pensais qu'il allait se battre en attendant des jours meilleurs. Au lieu de cela, il a préféré descendre de son vélo. J'espère au moins qu'il a tout donné. Parce qu'on peut vivre une mauvaise première semaine, s'accrocher, et se montrer utile durant les deux dernières semaines."


5 octobre: le soir de l'Etna

"Je n'avais pas de radio durant les 70 derniers kilomètres donc je ne savais pas que Thomas avait chuté ni que Yates était lâché. Tant mieux, cela m'aurait peut-être rendu impatient. Finalement, je me suis senti le plus fort du groupe des favoris, ce qui est agréable. Hier, je vous écrivais qu'après les abandons de Vlasov et Lopez, je devrais m'appuyer sur Rodriguez en montagne. Mais aujourd'hui il a été distancé à 12 kilomètres du sommet. J'espère qu'il va progresser dans les prochains jours..."


6 octobre: le Giro quitte la Sicile


"Le transfert en bateau a été long car il y avait des problèmes logistiques. Mais pourquoi n'y a-t-il pas de pont entre la Sicile et l'Italie ? Cela ne fait que 3 ou 4 kilomètres... apparemment, c'est un projet qui est à l'abandon. Peut-être qu'une mafia avait intérêt à ce que cela n'aboutisse jamais. Le ferry est très cher, certains ont sans doute des intérêts financiers. Concernant l'abandon de Thomas, je suis désolé pour lui. Mais cela améliore évidemment mes chances, surtout qu'il disait être plus fort que lors de son Tour de France victorieux. Mais bon, c'est facile à dire sans avoir pu se mesurer aux autres."


8 octobre: sa relation avec Nibali

"Nibali me surveille de près. Il ne me lâche pas d'un mètre en course mais il faudrait qu'on s'assure que cela ne se terminera pas comme en 2019, lorsque Carapaz avait profité du marquage entre Roglic et lui. Nibali et moi avons été équipiers pendant quatre ans mais il ne m'adresse plus la parole. Je ne sais pas si c'est de la jalousie ou de l'ambition... je pense qu'il a dû mal à avaler que je ne sois plus son équipier de luxe mais bien un concurrent plus fort que lui. Au tour d'Emilie, notamment, il avait contré toutes mes attaques. J'avais fini par lui dire en fin de course que Vlasov était notre leader du jour mais il s'est concentré sur moi. Et Vlasov a gagné."


9 octobre: les bordures...

"C'était une journée où un gars comme moi a tout à perdre. Et quand les premières bordures se sont formées, une cassure s'est fait 5 ou 6 places devant moi. J'ai tout de suite pensé: 'Et merde !' J'étais seul sans équipier dans mon groupe mais Boaro était dans le premier peloton. Il a mis du temps à se relever pour m'attendre. J'ai dû hurler dans la radio: 'Tu dois toujours avoir un oeil sur ma position. Arrête toi immédiatement pour m'aider'. Heureusement, le peloton s'est reformé et j'étais mieux entouré ensuite. Mais une fois de plus, nous n'avions pas été bien informés par notre équipe, ce qui explique mon mauvais positionnement quand cela a cassé."


10 octobre: le message à Nibali

"L'étape du jour était calme, jusqu'à ce que je connaisse une crevaison en descente et que l'équipe Trek se mette à rouler en tête de peloton. Il existe pourtant une règle tacite dans le peloton qui est de ne pas attaquer un concurrent qui a un souci de la sorte. Ils ont fini par se relever et quand je suis rentré dans le peloton, j'ai dit à Nibali qu'il ferait bien de se méfier la prochaine fois qu'il s'arrêterait pour faire pipi. Il m'a répondu qu'il n'avait pas voulu profiter de ma crevaison."


11 octobre: la réconciliation

"Nibali m'a envoyé un message hier soir. Il parlait des médias qui voulaient nous monter l'un contre l'autre. Les journaux italiens ont traduit ma chronique d'hier, notamment. Nous nous sommes expliqués et Nibali comme moi avons reconnu nos torts. On s'est salué ce matin au départ et on veut maintenant vivre un bon Giro, sans se tirer dans les pattes."


13 octobre: la crevaison de trop

"J'ai perdu du temps à cause d'une crevaison au pire moment. Je suis déçu, en colère et amer. J'ai d'abord essayé de garder ma place dans le peloton avec ce pneu crevé mais en descente, c'était impossible. J'ai pris le vélo de Fabio Felline car ma voiture était trop loin pour me dépanner. Il est beaucoup plus petit que moi et j'avais l'impression de rouler sur le vélo de ma fille. Forcément, quand j'ai rattrapé le deuxième peloton, personne n'a voulu m'aider à limiter la casse sur les favoris du Giro."