Et si Froome n'était pas dopé?

Depuis sa nouvelle démonstration au Ventoux, Christopher Froome est victime d'une cascade d'accusations. Pour beaucoup, son dopage ne fait plus de doute. Et s'ils se trompaient? Un édito de Guillaume Gautier.

Guillaume Gautier
Et si Froome n'était pas dopé?
©AP

Un édito de Guillaume Gautier


La question peut sembler farfelue, tant le maillot jaune fait l'unanimité contre lui depuis sa nouvelle démonstration sur les pentes du Ventoux. Rares sont ceux qui considèrent que le Kenyan blanc mérite encore cet adjectif accolé à son surnom. Et pourtant, Christopher Froome maintient qu'il n'a rien en commun avec ce Lance Armstrong auquel on le compare bien trop souvent à son goût.

Pourtant, au sommet du Géant de Provence, les écarts ne sont pas énormes. Une trentaine de secondes sur Quintana, et moins de deux minutes sur des Contador, Mollema et Fuglsang décrochés bien loin du sommet. Non, ce qui choque, c'est cette attaque sur Alberto Contador. Vissé sur la selle, le maillot jaune a poussé sur les pédales et sorti le Pistolero de sa roue, en regardant ses chaussettes. Il n'en fallait pas plus pour que les comparaisons avec Lance Armstrong ne fassent leur apparition.

 

Cancellara plutôt qu'Armstrong

La comparaison la plus intéressante, c'était pourtant celle faite par l'excellent Cédric Vasseur sur France Télévisions. "On dirait Cancellara dans le Paterberg", s'exclame le consultant. Pourtant, c'est plutôt l'image du Ronde 2010 qui revient dans les mémoires. L'image d'un Boonen scotché aux pavés du Mur de Grammont, déposé par un Cancellara qui n'a même pas pris la peine de se mettre en danseuse pour s'envoler vers le sommet. Et ce jour-là, personne n'avait parlé de dopage.

Ce n'est que par après que la rumeur du moteur a éclos. Suite à une vidéo réalisée par des Italiens. Rumeur rapidement démentie par un Cancellara qui n'a plus jamais été soupçonné par après. Même cette année, quand il a remis le couvert dans le Paterberg, laissant pantois un Peter Sagan à l'agonie. Alors, pourquoi Cancellara pourrait-il accélérer sans se lever de sa selle, et pas Froome?

 

Un profil nouveau ?

Comparaison n'est évidemment pas toujours raison, mais un autre parallèle semble intéressant à soulever. Personne ne s'attarde sur la physionomie de Christopher Froome. Un échalas d'un mètre nonante, juché sur d'interminables échasses. Profil atypique s'il en est dans des montagnes qui ont souvent réussi aux formats de poche à la Quintana.

Une révolution qui, il y a cinq ans, bouleversait l'athlétisme, et plus précisément le sprint. Là, dans le monde des petites boules de muscle où les Powell, Gay et Gatlin régnaient en maitres, un géant aux longues jambes a repoussé toutes les limites connues, pulvérisant même le record présumé intouchable de Michael Johnson sur le 200. Pourtant, si on parle parfois de dopage pour Usain Bolt, le doute est bien moins systématique que pour Christopher Froome. La faute au lourd passé du cyclisme évidemment, mais pas seulement.

L'autre grand problème de Froome, c'est son style. Le Britannique est sympathique, mais ne dégage pas la moindre once de charisme. Aux rouflaquettes de ce personnage qu'est Wiggins, Froome répond par un panache que n'a pas son leader de l'an dernier. Mais un panache loin d'être télégénique. Quand Quintana attaque en danseuse, Froome regarde ses chaussettes ou penche légèrement la tête. Un nouveau Mancebo, pour la comparaison cycliste. Un Paula Radcliffe à bicyclette, pour la comparaison britannique.

Ce mec sans charisme, avec un profil a priori inadapté pour dompter les cimes, ça alimente forcément la suspiscion. Surtout que, contrairement à l'an dernier où il faisait office de perdant magnifique, il gagne. Et facilement, en plus.

 

Froome trop fort, ou sans opposition ?

Cependant, si le Britannique semble déjà avoir course gagnée à une semaine de l'arrivée à Paris, il ne faut pas seulement s'arrêter sur sa supériorité. Un coup d'œil du côté d'une opposition plus faiblarde que jamais mérite aussi notre attention.

Contador, le challenger attendu, est loin de sa meilleure forme. Le Dauphiné avait déjà semé le doute, le Pistolero était même moins fort que son lieutenant Kreuziger dans les Pyrénées, et a été lâché par Nieve dans les derniers hectomètres du Ventoux. Le Madrilène n'est plus celui d'avant sa suspension, et c'est plutôt rassurant. Mais ce n'est plus non plus le vainqueur de la dernière Vuelta. Ce Contador-là aurait été un véritable adversaire pour Froome.

Et les autres? Mollema est un bon coureur, mais n'a pas le profil d'un vainqueur, lui qui n'a intégré qu'une fois le top 5 d'un Grand Tour, sur la Vuelta 2011. Ten Dam est sorti de nulle part, la trentaine passée, pour squatter le top 10 en Espagne l'an dernier. Kreuziger reste une éternelle déception par rapport à l'avenir doré qui lui était promis, et la France n'a jamais réussi à Rodriguez. Reste Quintana, celui qui semble être le plus à même de bouleverser la hiérarchie. Un grand espoir de 23 ans, mais qui n'a fini qu'à la 36e place de la Vuelta 2012.

Un peu court pour vraiment contrarier un Froome qui monte en puissance depuis deux ans. Froome est-il vraiment si fort, ou la concurrence est-elle aux abonnés absents? Une confrontation face à un Nibali souverain sur son Giro pourrait donner un élément de réponse. En attendant, difficile de juger dans un Tour qui semble moins relevé que jamais.

 

Watts happened ?

Reste la question des watts. Ces chiffres qui permettraient de déterminer scientifiquement la dimension "humaine" d'une performance. Là, avouons-le, nous sommes peu armés face à ces chiffres, qui demandent une formation scientifique très pointue pour en saisir tous les paramètres.

Ce que l'on peut par contre pointer du doigt, c'est le fait que ces watts soient devenus un véritable baromètre du dopé/pas dopé. Des chiffres que vous pouvez découvrir jour après jour chez nos confrères du Monde qui, c'est de notoriété publique, ne parlent de cyclisme que pour parler de dopage - avec souvent d'excellentes enquêtes de fond, reconnaissons-le.

Froome enchainerait donc les performances surhumaines à coups de watts de folie, peut-on donc lire dans la chronique d'Antoine Vayer. Cet homme, ancien entraineur de l'équipe Festina, s'est depuis reconverti en chevalier blanc de la lutte contre le dopage: société AlternatiV, fondée sur des méthodes d'entrainement transparentes et scientifiques, chroniques annuelles dans les journaux à la période du Tour - pour parler dopage, évidemment - ou encore, plus récemment, publication de "Tous Dopés, la preuve par 21", magazine qui prouve, ces fameux watts à l'appui, le dopage de 21 "champions" du cyclisme. N'y a-t-il pas là conflit d'intérêt? Vayer serait-il encore intéressant pour les médias s'il ne visait pas les gros poissons?

Outre la variabilité de ces calculs de watts, qui ne peuvent pas prendre tous les paramètres en compte, peut-on vraiment comparer la performance de Froome à celles d'Armstrong et Pantani en 2000 sur le même Ventoux, sous prétexte que leur production de watts était semblable? Conditions climatiques, distance, rythme de la course, journées précédentes…tous ces paramètres sont impossibles à prendre en compte. Pas de prise en compte non plus, d'ailleurs, du fameux plateau ovale qui équipe les vélos de l'équipe Sky, qui permettrait de gagner 20 à 30 watts, selon son créateur. À vérifier évidemment, mais cela relativise la comparaison avec le début des années 2000…

 

Le doute est permis, pas les accusations

Est-ce pour cela qu'il faut être naïf comme un enfant qui croit encore au Père Noël et nier farouchement le dopage de Chris Froome? Bien sûr que non. Demain ou dans dix ans, nous apprendrons peut-être que le maillot jaune et probable futur vainqueur du Tour prenait de l'Aicar. Ou peut-être n'apprendrons-nous rien, et nous devrons alors concéder que Froome est au cyclisme ce qu'Usain Bolt est à l'athlétisme, qu'il est à la montagne ce que Cancellara est aux monts flandriens.

Mettre une main à couper que Froome est propre, certainement pas. L'Histoire de la petite reine est trop pleine de ces champions déchus. Mais, sans autre preuve que des résultats d'études scientifiques ne prenant pas en compte une grande partie des paramètres propres à la course cycliste, il serait injuste de tirer à vue sur un homme qui, jusqu'à preuve du contraire, n'est pas dopé. Il est bon de s'en souvenir.

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