Erik Zabel et Sean Kelly sont unanimes : “Wout Van Aert est le coureur le plus complet du monde”

Au yeux de Sean Kelly, quadruple lauréat du classement par points, et d’Erik Zabel, sextuple vainqueur du même ranking, le Belge est le favori absolu au maillot vert.

Deutschland Tour (2.HC) - stage 3
©Photo News

S’il fallait motiver un petit peu plus encore Wout van Aert dans la perspectice de l’un de ses grands objectifs de la saison, on pourrait lui avancer une série de chiffres mettant en lumière le prestige historique de son défi. Si le coureur de chez Jumbo-Visma réussissait à endosser le maillot vert du Tour de France au soir de l’étape des Champs-Élysées le 24 juillet prochain, il ramènerait alors le 20e succès du genre à notre pays dans un classement qui fête cette année son 70e anniversaire et que l’un de nos coureurs n’a plus gagné depuis 15 ans (Boonen en 2007). Mais l’Anversois n’aura assurément pas besoin de ce type d’arguments. Contrairement à ses trois précédentes participations à la Grande Boucle, le papa du petit Georges aura cette année les coudées franches pour faire de la chasse aux points l’une des lignes directrices de son mois de juillet.

"J'attends que l'équipe m'aide à conquérir le maillot vert, comme elle sait pouvoir compter sur moi dans notre quête du maillot jaune, a répété van Aert dès cet hiver. Se mêler aux sprints intermédiaires sera nouveau pour moi. Les années précédentes, à la veille d'un chrono, je pouvais m'épargner et ne pas prendre part à un sprint. Cette fois, ce sera impossible. Les étapes plates sont tellement bien dotées... Il faudra se battre pour chaque point."

Pour mieux jauger les chances du Campinois de ramener le maillot vert sur la plus belle avenue du monde, nous avons sondé deux anciens spécialistes du classement par points : Sean Kelly (4 succès entre 1982 et 1989), aujourd’hui consultant pour Eurosport Grande-Bretagne, et Erik Zabel (6 succès entre 1996 et 2001), désormais représentant des cycles Canyon auprès des équipes Movistar et Canyon-Sram (dames).

Est-il le favori numéro un à ce classement ?

"Il ne va pas rapporter grand-chose aux parieurs…"

Zabel : "Van Aert est l'archi-favori pour la conquête du maillot vert ! Je crois d'ailleurs qu'il ne rapportera pas grand-chose aux parieurs qui miseront sur lui (NdlR : cote de 1.65 contre 1 hier contre 6.00 à Peter Sagan, le favori n° 2)… On ne peut donc pas dire que je mouille très fort en répondant oui à votre question."

Kelly : "Van Aert possède le profil absolument parfait pour conquérir le maillot vert sur un Tour de France 2022 assez montagneux et n'offrira que d'assez rares opportunités aux purs sprinters. Je ne voudrais pas tuer tout suspens avant même le Grand Départ de Copenhague mais je crois le coureur de chez Jumbo-Visma tout à fait capable de porter cette tunique d'un bout à l'autre de l'épreuve ! C'est d'ailleurs ce qu'il a réussi sur le dernier Critérium du Dauphiné."

L'équipe Jumbo-Visma peut-elle à la fois viser le jaune et le vert ?

"On ne peut pas contenir indéfiniment un coureur comme Wout van Aert…"

Zabel : "Quand on compte un coureur de la trempe de Wout van Aert dans ses rangs, il n'est pas possible de contenir indéfiniment ses aspirations personnelles et je crois que le staff de la formation néerlandaise n'avait pas vraiment d'autre choix que d'autoriser le Belge a briguer ce maillot. Cela apparaît tellement naturel… Si ses dirigeants lui avaient permis de faire la chasse aux points lors des deux dernières Grandes Boucles, je suis d'ailleurs persuadé qu'il aurait déjà ramené un, voire deux maillots verts à la maison. Les événements n'ont pas toujours souri à Jumbo-Visma ces deux dernières saisons avec la chute de Roglic il y a douze mois et la perte du maillot jaune à la veille des Champs-Élysées en 2020. Je crois donc que les têtes pensantes de cette structure ont pris conscience que les choses pouvaient parfois très vite s'écrouler. Et puis Pogacar apparaît tellement solide que réussir à le devancer constitue un énorme challenge !"

Kelly : "La formation néerlandaise a, à mon sens, été cohérente dans la construction de sa sélection en optant pour plusieurs coureurs capables d'épauler à la fois Roglic et Vingegaard pour le classement général et van Aert dans la perspective du maillot vert. Le plus bel exemple de ce que j'avance, c'est Tiesj Benoot. Je crois par ailleurs qu'un gars comme Laporte sera amené à assumer une part du boulot qu'accomplissait autrefois l'Anversois pour les deux prétendants au podium final à Paris. Courir deux lièvres à la fois, c'est évidemment prendre une certaine forme de risque, mais cela augmente également théoriquement la probabilité d'en capturer un (rires)…"

Quelle tactique doit-il adopter ?

"Jusqu’à Longwy, il peut gagner toutes les étapes !"

Zabel : "La première semaine du Tour de France est très souvent déterminante quant à l'approche à adopter pour un coureur du profil de Wout van Aert. Si un pur sprinter venait à enchaîner plusieurs succès d'étape, votre compatriote devrait alors très probablement partir à la conquête des points sur les journées au profil plus accidenté. Si, en revanche, l'Anversois parvenait à s'imposer sur l'une des deux étapes danoises promises à un sprint plus ou moins massif, il assénerait alors déjà un coup très dur sur le plan psychologique à tous ses rivaux. Son avantage est évidemment qu'il peut marquer des points sur chaque étape ou presque au regard de ses capacités en montagne comme en plaine. Je crois donc que Wout va prioritairement se concentrer sur les victoires d'étape lors des six premières étapes et qu'il fera ensuite un point au soir de l'arrivée à Longwy. Car jusque-là, il est capable de gagner… tous les jours ! Mais avec la revalorisation du barème de points des sprints intermédiaires (NdlR: ils offrirent longtemps à peine 6, 4 et 2 pts alors que désormais les quinze premiers marquent de 20 à une unité), il est cependant difficile de s'en détourner totalement et l'équation à résoudre est de trouver le bon équilibre entre la chasse aux unités en cours d'étape et la conservation d'une certaine fraîcheur pour la finale."

Kelly : "C'est la première semaine de course qui décidera de beaucoup de choses. Si un pur sprinter est encore dans la course, on va le voir passer à l'offensive sur les étapes de moyenne montagne, voire dans les Alpes. Si, en revanche, il peut s'appuyer sur un matelas plus important, je crois bien qu'il pourrait alors combiner ses ambitions personnelles avec un soutien plus intense au collectif et à Vingegaard et Roglic, ses leaders pour le classement général."

Qui incarnera son plus sérieux adversaire ?

"Si j’étais l’un de ses rivaux, je me poserais de sérieuses questions"

Zabel : "Le seul et unique coureur qui possède, sur papier, les armes pour concurrencer votre compatriote sur tous les terrains et faire la chasse aux points aussi bien lors des sprints massifs que sur les étapes au profil bien plus escarpé, c'est Peter Sagan. Mais même s'il a remporté une étape lors du dernier Tour de Suisse et qu'il est devenu champion de Slovaquie le week-end dernier, je n'ai pas le sentiment qu'il soit encore revenu à son meilleur niveau. Si Fabio Jakobsen venait à enchaîner les succès d'étape lors de la première semaine, il pourrait bien être porté par une forme d'euphorie, mais je ne le vois pas inquiéter Wout sur les étapes escarpées. Van der Poel possède un profil très intéressant pour le classement par points mais l'équipe Alpecin a déjà annoncé qu'elle jouerait la carte de Jasper Philipsen lors des arrivées massives et que le maillot vert ne constituerait pas un objectif pour le double vainqueur du Tour des Flandres. Dès lors…"

Kelly : Si j'étais l'un de ses rivaux pour le maillot vert, je me gratterais déjà la caboche en me demandant comment je vais m'y prendre pour lui grappiller des points (rires)… À mon sens, le seul qui aurait été capable de le concurrencer cette année, c'est Mathieu van der Poel mais le Néerlandais a déjà annoncé que cette tunique ne constituait pas un objectif pour lui cette année. Cela se comprend aisément au regard de sa participation à un dernier Giro sur lequel il s'est montré extrêmement offensif et généreux dans l'effort. Et on sait à quel point enchaîner les deux premiers grands tours de la saison est exigeant… Le tempérament naturel de MVDP va par ailleurs quelque peu à l'encontre d'un tel classement de régularité. Le coureur d'Alpecin est un poil à gratter capable d'attaquer à n'importe quel moment de la course pour en bouleverser les codes. Or, si le maillot vert nécessite bien évidemment un certain goût pour l'offensive, il nécessite aussi une forme de gestion de ses efforts et d'approche calculée de certaines échéances."

Est-il capable de battre le record de Sagan ?

"Gagner 7 fois le maillot vert, cela ne l’intéressera pas, je crois…"

Zabel : "Je ne possède malheureusement pas de boules de cristal et il est assez délicat de prévoir de quelle manière les objectifs du coureur de chez Jumbo-Visma évolueront dans les prochaines années, mais ce qui constitue une donnée pratiquement irréfutable, c'est que van Aert incarne le coureur le plus complet du peloton actuel. Qui d'autre que lui est capable de gagner un sprint massif, une étape de montagne et un chrono sur un seul et même Tour de France comme il l'a fait la saison dernière ? Wout est à mon sens ce que Peter Sagan a été pendant un long moment : un coureur hors-norme au sens premier du terme. Je l'imagine bien batailler pour le maillot vert pendant deux ou trois saisons au moins mais il est trop difficile de se projeter au-delà pour répondre à votre question et affirmer qu'il inscrira son nom à ce palmarès plus de sept fois."

Kelly : "Je me trompe peut-être car je ne le connais pas personnellement, mais je n'ai pas le sentiment que Wout soit un sportif qui se nourrit des chiffres et des records. Remporter sept fois le maillot vert comme l'a fait Peter Sagan entre 2012 et 2019 n'est donc pas vraiment un défi qui doit l'enthousiasmer. Dans deux ou trois ans, qui sait, c'est au maillot jaune qu'il pourrait s'attaquer (rires) ! Quand on se penche avec attention sur le parcours et les choix posés par votre compatriote, on constate qu'il aime explorer ses propres limites et se fixer de nouveaux défis. En début de saison, il n'a par exemple pas hésité à faire une croix sur le Mondial de cyclo-cross aux États-Unis pour maximiser ses chances de succès sur les classiques. Je crois donc que quand il estimera avoir fait le tour de la question pour ce qui est du classement par points du Tour de France, il passera alors assez rapidement à autre chose."

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