Jorgen Leth, le cinéaste danois qui a créé des vocations avec un “Dimanche en Enfer” : “Il nous avait filmés comme de vrais acteurs”

En 1976, Jorgen Leth a réalisé "Un dimanche en enfer". Ce film sur Paris-Roubaix a fait naître des vocations.

Lehaire David
Jorgen Leth, le cinéaste danois qui a créé des vocations avec un “Dimanche en Enfer” : “Il nous avait filmés comme de vrais acteurs”
©DR

Le Danemark est un pays de vélo. La petite reine y est très populaire. Et cela ne date pas d'hier. En 1976, Jorgen Leth a réalisé le film Un dimanche en enfer. Tourné dans les coulisses de Paris-Roubaix, il avait été écrit comme une véritable fiction où les coureurs, dont un certain Eddy Merckx, devenaient de vrais acteurs.

Ce film fut à l'origine du goût prononcé des cyclistes danois pour les courses du Nord. "Les gamins de mon village avaient l'habitude de regarder ce film à l'occasion des sorties scolaires", a lancé Kasper Asgreen au journal L'Équipe. C'est en le visualisant à son tour sur YouTube que le coureur de Quick-Step Alpha Vinyl s'est enamouré des pavés. "Je me souviens avoir eu comme une illumination. Je ne connaissais pas cette course mais je me suis dit que je voudrais la voir un jour."

À l'époque, le vainqueur du Tour des Flandres (2021) ne savait pas encore qu'il deviendrait professionnel. "Mais j'avais gardé ces images de pavés dans un coin de la tête. J'en ai parlé parfois aux copains, comme Mads Pedersen, et eux aussi se souvenaient de ce film. Il a marqué toute une génération."

Jorgen Leth s'est dit ému quand il a appris, en lisant les dires d'Asgreen, qu'il avait fait naître des vocations. "Les propos de Kasper m'ont rendu très fier", a expliqué le réalisateur nordique au quotidien français. "Ce film a, donc, connu son succès bien des années après sa sortie."

Au Danemark, certains prétendent que Leth est une légende. Une certitude : Un dimanche en enfer l'a rendu célèbre. Lui se considère surtout comme un amoureux du cyclisme, qui se couple bien avec le septième art. "Tout le monde s'imagine que le sport n'a rien à voir avec la culture, c'est une erreur, pense-t-il. J'ai préparé Un di manche en enfer comme un vrai film, pas comme un documentaire. L'idée était de faire d'une course de vélo le décor d'une fiction avec des acteurs qui seraient les coureurs."

Avec Merckx et De Vlaeminck

Il n'a pas eu besoin de faire beaucoup d'efforts pour convaincre les stars de l'époque de jouer leur rôle. Dès les premières images du film, on peut voir Eddy Merckx sortant de sa voiture en blazer, des Ray-Ban sur le nez et Roger De Vlaeminck, les cheveux gominés, récupérant son vélo devant son hôtel. "Ceux-là étaient de vrais acteurs qui s'ignoraient", sourit l'octogénaire.

Son projet était avant-gardiste. Pour la première fois, des caméras suivaient les coureurs de très près, du massage matinal au retour dans la voiture des directeurs sportifs. "J'avais peut-être pris un peu d'avance sur ce que Netflix fait aujourd'hui." Pour rappel, la plateforme américaine s'immiscera dans les coulisses du prochain Tour de France. Elle réalisera une série, visible au printemps 2023.

Pendant le fameux Paris-Roubaix, Jorgen Leth resta dans une voiture à l'arrière du peloton. Pendant que ses 27 caméramen étaient éparpillés un peu partout sur le parcours, lui notait tous les éléments susceptibles d'intégrer son film. "Plus on avançait vers le vélodrome de Roubaix, plus mon scénario s'écrivait, se souvient-il. Je n'avais aucune maîtrise sur le déroulement de l'histoire et encore moins sur l'acteur principal, le vainqueur, que je ne pouvais pas choisir. Marc Demeyer n'était pas celui que je voulais. Je le trouvais trop vulgaire dans sa façon de parler. J'aurais préféré Eddy Merckx ou Roger De Vlaeminck."

Le Cannibale garde un souvenir assez frais de cette édition de l'Enfer du Nord. "Il nous avait filmés comme de simples coureurs mais en faisant de nous de vrais acteurs sans qu'on s'en rende compte, a-t-il confié à L'Équipe. C'était nouveau pour nous d'avoir des caméras qui nous suivaient partout, mais il avait réussi à nous les faire oublier. C'était sa force. Je ne me souviens pas d'avoir été dérangé une seule fois. Quand j'ai vu le film quelque temps plus tard, j'ai été surpris de voir à quel point on se sentait encore dans la course."

S'il devait le refaire aujourd'hui, le réalisateur danois ne changerait pas grand-chose. "La dramaturgie serait la même. Paris-Roubaix est un drame permanent. C'est aussi une sorte de grande messe."

L'une des dernières scènes de la course est aussi l'une des plus longues du film. Le quatuor de tête Moser-De Vlaeminck-Kuiper-Demeyer fonce vers le vélodrome. "Je voulais que l'on sente la vitesse des coureurs quand ils filent à toute vitesse. C'est l'une de mes fiertés : avoir su capter ces images des derniers kilomètres pour donner l'impression d'une chevauchée finale. L'arrivée était moins importante à mes yeux, c'était juste une finale sportive mais pas le but du film", conclut Jorgen Leth, qui aura donc fait naître pas mal de vocations parmi ses compatriotes.

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