Quand la technologie vient en aide aux rouleurs: une course à l’armement pour une chasse aux secondes

Les gains marginaux sont devenus un paramètre déterminant dans la performance en contre-la-montre.

Quand la technologie vient en aide aux rouleurs: une course à l’armement pour une chasse aux secondes

"Il faudra se battre pour chaque seconde." Balancée par Wout van Aert en prélude d'un contre-la-montre au terme duquel il tentera d'endosser, pour la première fois de sa carrière, le maillot jaune du Tour de France ce vendredi, la petite phrase n'est pas que l'un des clichés du sport cycliste, mais traduit aussi une tendance de fond du peloton : celle des gains marginaux. Une course à l'armement initiée au début des années 2010 par la formation Sky pour une chasse aux watts et aux centièmes qui font parfois la différence entre la première et la deuxième place, entre perdre ou gagner.

Recordman de l’heure et passionné d’un sujet qu’il explore sans cesse, Victor Campenaerts (médaillé de bronze du dernier championnat de Belgique de chrono) a accepté d’en décrypter certains des éléments les plus impactants.

"Sur 13 kilomètres, les écarts entre les spécialistes risquent d’être tellement ténus que les désormais célèbres marginal gains pourraient bien s’avérer réellement déterminants", juge le coureur de chez Lotto-Soudal. "Lorsque j’ai commencé à m’intéresser pleinement au sujet, il y a un peu plus de cinq ans, il était possible de grappiller à gauche et à droite de précieuses petites choses qui, mises bout à bout, pouvaient faire une vraie différence. Mais cela devient aujourd’hui de plus en plus difficile car toutes les équipes investiguent sur l’ensemble de ces sujets."

Une combinaison à 3 000 euros

Pour tenter d’autoriser Mathieu van der Poel à pouvoir encore rêver du maillot jaune au soir d’un contre-la-montre inaugural sur lequel il cherchera à abandonner le moins de temps possible aux véritables spécialistes, l’équipementier Kalas (partenaire de l’équipe Alpecin-Deceuninck) a collaboré avec la firme Vorteq pour développer une toute nouvelle combinaison à près de… 3 000 euros pièce !

"Cette société est une référence en matière d'aérodynamisme et est basée à Silverstone, juste à côté d'une soufflerie où elle teste énormément de nouveaux matériaux, explique le Flandrien. En termes de gains marginaux, la combinaison est assurément le point le plus important. J'irais même jusqu'à dire qu'une bonne combinaison fera davantage la différence qu'un bon vélo. L'investissement est donc, à mes yeux, totalement justifié."

Filippo Ganna étrennera ainsi également une toute nouvelle tenue ce vendredi dans les rues de Copenhague. Réalisée sur mesure, elle possède des coutures repositionnées pour un meilleur aérodynamisme et un empiècement encore mieux optimalisé.

Quand la technologie vient en aide aux rouleurs: une course à l’armement pour une chasse aux secondes
©D.R.

Des entorses aux partenariats techniques

La chasse aux watts et aux secondes amène aussi parfois certaines équipes à s’autoriser certaines infidélités à leurs partenaires techniques.

"Sur le dernier Tour de France, Mathieu van der Poel est venu me voir avant le contre-la-montre Changé-Laval afin de savoir comment il pouvait améliorer son vélo de chrono pour tenter de conserver son maillot jaune, révèle Victor Campenaerts. Je l'ai mis en contact avec Aerocoach, une société britannique spécialisée dans le matériel dédié au chrono. Dans un délai de seulement quelques heures, il a pu disposer de roues extrêmement performantes. Je pense qu'actuellement environ 50 % des équipes, dont toutes les plus puissantes du peloton, utilisent les roues avant de chez Aerocoach. Le principal avantage est que celles-ci sont moins larges sur la partie centrale, ce qui améliore l'aérodynamisme. Elles sont, de ce fait, moins rigides, mais ce n'est pas un véritable problème sur un exercice chronométré lors duquel la vitesse demeure assez élevée et linéaire."

Pour se permettre ce petit coup de canif dans le contrat, il faut que les différentes parties donnent toutes leur accord. " Certaines équipes paient leur matériel auprès des fabricants et disposent donc de davantage de latitudes pour choisir les meilleurs composants puisqu'elles agissent alors comme un client lambda. Le tout est toutefois de disposer du budget nécessaire pour s'autoriser ces achats... (rires) Sur le Tour, je crois que plusieurs coureurs vont par exemple utiliser un pédalier possédant un seul et unique plateau, comme je l'ai par exemple fait sur le récent championnat de Belgique. Cela offre un gain de 2 watts environ. Ce ne sera toutefois, je pense, pas possible pour les gars de chez Jumbo-Visma et Ineos par exemple car Shimano est l'un des partenaires majeurs de l'équipe. Et cela ne fait pas vraiment sourire la firme nippone de voir un autre matériel monté sur les vélos des équipes qu'elle parrainne…"

Des vélos sur le toit de la voiture pour un meilleur flux d’air

Depuis le contre-la-montre de clôture du Giro 2021, la formation Ineos de Filippo Ganna a pris l’habitude d’embarquer un maximum de vélos sur la galerie installée au-dessus du toit de la voiture suiveuse. Un choix qui ne vise pas à parer à une très improbable poisse mécanique (on peut installer jusqu’à dix vélos), mais qui est plutôt guidé par les résultats d’une étude scientifique sur l’aérodynamisme.

"Ils ont prouvé que plus le véhicule qui suivait le coureur était haut et large, plus l'avantage était important, commente Campenaerts. Les effets ne sont pas aussi tangibles que lorsqu'une voiture évolue juste devant vous et que vous êtes alors installé dans son aspiration, mais l'apport est tout de même significatif. Le flux d'air va en effet s'accélérer après avoir 'heurté' cet obstacle et donc pousser le cycliste. Cette théorie vaut d'ailleurs aussi pour les motos de la télévision qui filment par exemple les échappés. Le règlement UCI n'interdit absolument pas une pratique que j'avais moi-même utilisée lors de mes deux titres de champion d'Europe du chrono (2017 et 2018). Je pense que Tony Martin est le premier coureur à avoir systématisé cette pratique il y a déjà plusieurs années."

Quand la technologie vient en aide aux rouleurs: une course à l’armement pour une chasse aux secondes


Un souci du détail jusqu’aux… chaussettes

Point du règlement UCI le plus régulièrement moqué par les coureurs pour l’intransigeance des commissaires sur un détail a priori anodin, la longueur des chaussettes (maximum la moitié de la distance entre le milieu de la malléole et le milieu de la tête du péroné) a un réel impact sur la performance dans le contre-la-montre.

"Tous les éléments verticaux ont une incidence aérodynamique plus importante que les éléments horizontaux car la résistance à l'air y est plus frontale, éclaire le coureur de chez Lotto-Soudal. On choisit donc effectivement ses chaussettes avec le plus grand soin , très différentes de celles que l'on enfile pour une étape en ligne classique. Elles sont produites dans un textile très spécifique et extrêmement lisse et possèdent aussi généralement un effet gainant, toujours dans cette logique de réduire la surface frontale. Entre une bonne et une mauvaise paire, il peut y avoir un gain de 5 à 10 watts. Ce qui, au plus haut niveau de notre discipline, est absolument énorme !"

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