Christian Prud'homme préface le Tour de France: "C’est Tadej Pogacar contre le reste du monde"

Entretien avec Christian Prudhomme, le patron du Tour, au moment où la course au maillot jaune s’élance.

Eric de Falleur
CYCLISME : 4 Jours de Dunkerque - Stage 1 - UCI Pro Series - 03/05/2022
©Photo News

Alors que le Tour s’élance de Copenhague, son directeur, Christian Prudhomme, a accepté de répondre à nos questions avant le départ de la 1re étape. Le Grand Départ au Danemark, la présence des pavés, la domination de Pogacar, son duel avec les Jumbo, le panache de van Aert et van der Poel, l’absence d’Alaphilippe, le retour du Covid-19, l’affaire Bahrain, la venue de Netflix et le Tour féminin, tout (ou presque) a été passé en revue…

Commençons par la mauvaise nouvelle, cette recrudescence du Covid-19.

"On pensait que c’était derrière nous et que nous allions vivre un Tour normal il y a trois semaines encore, après le Dauphiné, mais ce n’est pas le cas. Ça a été la surprise ensuite quand on a vu au Tour de Suisse plus de trente coureurs rentrer chez eux. On va redoubler d’attention. Le protocole de l’UCI a été réactualisé et on l’applique. Nous prenons des mesures de bon sens pour protéger les coureurs. Tout le monde est concerné et j’espère que vous aussi, les médias, vous sensibiliserez le public."

La menace plane sur la course.

"C’est comme ça, il faut faire avec. Il faut respecter les gestes barrière. Il y a quelques jours encore, j’avais oublié ces mots et ils me sont revenus. C’est la troisième année où je ne peux pas serrer la main des coureurs que je croise et ça me coûte. Il faut dire aux gens que les autographes et les selfies, ce sera pour plus tard. Le message qu’on fait passer aux coureurs, c’est de ne pas côtoyer les spectateurs de trop près et de refuser selfies et autographes. Nous allons distribuer 40 000 masques pour les accrédités qui sont aux contacts des coureurs qu’il faut évidemment protéger. Chacun doit prendre ses responsabilités et les équipes l’ont compris qui ont serré la vis car le Tour de France est essentiel pour elles."

Ces derniers jours, l’affaire Bahrain, avec des perquisitions un peu partout en Europe, a refait surface.

"Je suis comme vous, je n’ai pas eu du tout de nouvelles pendant un an. Silence radio. Je n’en sais pas plus."

L’enthousiasme était énorme, mercredi, lors de la présentation des équipes.

"La ferveur est ici très impressionnante. Il y a une passion et un enthousiasme comparables à ce qu'on a connu à Londres, au Yorkshire, aux Pays-Bas et bien sûr en Belgique. On va avoir trois étapes merveilleuses, avec des gens enthousiastes qui vivent la course et veulent montrer le meilleur de leur pays. J'ai dit aux élus et membres du comité d'organisation : 'Le plus grand départ du Tour à l'étranger, c'était le Yorksh ire en 2014… Jusque-là. À vous de jouer maintenant !' Tout le Danemark attend le Tour de France. Pour la deuxième fois, après la victoire de l'équipe nationale lors de l'Euro 1992 de foot, la reine Margrethe II a évoqué du sport dans ses vœux du début de l'année pour parler de ce Grand Départ."

Mais pourquoi Copenhague et le Danemark ? Le Tour n’est jamais parti d’aussi loin de la France.

"C’est loin et haut. Ce choix s’est fait petit à petit. C’était une candidature ancienne. J’avais été frappé par le nombre de gens que je voyais à vélo et par l’engouement populaire suscité par les championnats du monde en 2011. Bien plus proportionnellement que les Français, les Danois regardent le Tour à la télévision. Il n’y a sans doute qu’en Belgique et surtout en Flandres qu’il y a des audiences aussi importantes. Il y a une vraie culture de la bicyclette, mais pas que pour la performance. On ne peut qu’être impressionné par cet énorme réseau de pistes cyclables. Ce n’est pas pour rien que Copenhague revendique être la ville la plus cyclable au monde. Il y a plus de vélos ici que d’habitants et ceux-ci se déplacent en masse de cette manière."

Il y a aussi une belle génération de coureurs danois.

"Depuis que le Grand Départ du Tour a été annoncé, en janvier 2019 je pense, Jakob Fuglsang a gagné Liège-Bastogne-Liège et le Tour de Lombardie, Mads Pedersen est devenu champion du monde, Kasper Asgreen a remporté le Tour des Flandres,… Valgreen, Kragh Andersen, Cort Nielsen et d’autres ont gagné de belles courses. Sans parler des juniors, des espoirs et des filles qui brillent dans tous les championnats."

Vous oubliez Jonas Vingegaard.

"Bien sûr, Vingegaard qui a fini 2e du Tour l’an passé."

Ce Grand Départ ne sera pas qu’un défilé d’images de cartes postales.

"C’était capital, il fallait un aspect sportif. La 2e étape, avec ce pont du Grand Belt pour finir, justifiait que nous venions ici. C’est ce qu’on est venu chercher. Il n’y a pas ici, au Danemark, de côtes comme chez vous en Ardenne. Quand on part de l’étranger, ce qu’on nous reproche régulièrement en France, on se doit toujours de trouver un terrain qui justifie notre choix. Le Tour est la plus grande course au monde ; on a le devoir d’aller un peu partout. Ce sera un décor exceptionnel, de belles images, mais il va aussi y avoir une belle explication sportive. Ce sera hyper impressionnant, il y a toujours du vent. Dans les soixante derniers kilomètres, ça va bagarrer. La route fait un coude avant d’arriver au pont du Grand Belt et quoi qu’il se passe, le vent changera alors de direction, qu’il était auparavant pleinement ou aux trois quarts de dos, de côté ou de face, cela changera du tout au tout. Il y aura du spectacle."

Une fois encore, vous êtes parvenus, nous semble-t-il, à concocter un parcours qui promet une belle explication durant trois semaines.

"C’est étudié (il rit). Avec Thierry (Gouvenou) et l’équipe sportive d’ASO, on cherche à varier les plaisirs au maximum et les terrains. J’en conviens, ce ne sera pas toujours drôle pour les leaders."

Comme l’an dernier, van Aert, van der Poel, Pogacar et d’autres vont trouver en première semaine de quoi faire parler leur tempérament.

"C’était notre volonté. Cette première semaine est faite pour les puncheurs, pour tous ces champions qui aiment attaquer de loin ou là où on ne s’y attend pas et qu’on adore."

Il y a un retour des pavés, ce qui fait toujours grincer des dents.

"Je trouve normal qu’il y ait des pavés sur la route du Tour, certes en quantité et difficulté limitées, comme il y a des cols, des chronos. Les champions du Tour se doivent d’être complets. On fera le point au pied de la Planche des Belles Filles où certains arriveront avec du retard, parfois beaucoup, avant d’aborder la montagne."

Parmi les puncheurs, il manque Alaphilippe. Vous n’auriez pas mâché vos mots en apprenant sa non-sélection.

"Non. J’ai été déçu en l’apprenant mais la question qu’on m’a posée, c’était de savoir si je préfère un Tour avec ou sans Julian. C’est quelqu’un qui transmet des émotions. Il attaque tout le temps et même s’il revenait de blessure, j’aurais aimé qu’il soit là. Mais c’est d’abord dommage pour lui."

Comment voyez-vous la lutte pour la victoire dans ce Tour 2022 ?

"Je ne vais pas vous surprendre en disant que Tadej Pogacar est le favori. Et que ce sera d’abord un duel avec les Jumbo-Visma. Le meilleur coureur contre la meilleure équipe. Roglic vient de gagner le Dauphiné où Vingegaard a aussi impressionné. Il y a aussi un phénoménal Wout van Aert en protection. On a vu un exceptionnel Kruijswijk au Dauphiné et Kuss est aussi très fort… Face à Pogacar, je crois au harcèlement des autres. Car, tête contre tête, si je puis dire, ça n’ira pas. C’est Pogacar contre le reste du monde."

Wout van Aert vise le maillot vert.

"Ses talents sont impressionnants, il sera forcément à la pointe du combat. Mais être chez Jumbo, qui vise le maillot jaune, peut être un atout ou un handicap, même s’ils ont le collectif pour viser les deux. Dès que van Aert gagne, c’est un beau vainqueur. Voyez ses trois succès de l’an dernier."

Pensez-vous qu’il puisse ou doive un jour jouer le classement général ?

"Oui, contrairement à Julian Alaphilippe par exemple, qui a bien gagné un chrono au Tour (NdlR : en 2019 à Pau), Wout van Aert est plus régulier dans les chronos. Et on sait qu’il ne passe pas trop mal la montagne (il sourit)."

À propos de spectacle, Netflix débarque sur le Tour pour une série de huit épisodes. Ça vous plaît ?

"Bien sûr, c’est une nouvelle manière de voir ou découvrir le Tour et notamment pour les tranches d’âge les plus jeunes. Netflix va nous montrer l’envers du décor, nous permettre d’entrer dans l’intimité des équipes et des coureurs."

Cette année, la Grande Boucle va durer quatre semaines avec, dans la foulée de celui des hommes, le Tour féminin.

"C’est un beau symbole avec un départ médiatique en parallèle à l’arrivée des hommes. C’est une continuité. Après le Paris-Roubaix féminin, nous voulions poursuivre notre engagement dans une belle cause du cyclisme. C’est aussi une continuité par rapport au Tour de France créé en 1903. Il y aura ce départ sur les Champs-Élysées mais aussi un passage sur les chemins blancs vers Épernay, le Ballon d’Alsace, qui fut le premier grand sommet de l’histoire du Tour en 1905. Il y a également une étape marathon de 175 km et l’arrivée à la Super Planche des Belles Filles…"

À propos de parcours, votre rêve de voir le Tour revenir au puy de Dôme, lieu historique entre 1952 et 1988, semble à nouveau réalisable. Ce qui n’a plus été possible avec la construction sur la route d’un train à crémaillère.

"J’ai toujours dit que nous ne sommes pas propriétaires des routes, nous sommes locataires. Si les élus ne le veulent pas, on ne peut pas passer. Contrairement à ce qui était le cas jusqu’ici où nous obtenions un refus catégorique, il y a désormais une volonté politique (NdlR : des nouveaux dirigeants de la région et du département) d’accueillir le Tour au puy de Dôme. Ce serait un vrai défi. Notre obsession a toujours été de ne pas nous limiter aux Alpes et aux Pyrénées. Nous voulons aussi conserver les lieux de légende du Tour, le Galibier, le Tourmalet, le Ventoux… et en trouver d’autres. Ces dernières années, on a introduit le col de la Loze, le Portet, la Planche des Belles Filles, le Grand Colombier… qui deviendront d’autres lieux de légende."

Où en est votre projet d’un Grand Départ dans un pays d’Afrique du Nord ?

"C’est compliqué et ça n’a pas du tout avancé. Je l’avais imaginé pour le 100e Tour, en 2013, mais il y a eu le Printemps arabe deux ans auparavant et on est parti de Corse. Ce que je ne regrette absolument pas."

Le Tour revient à Binche avec une petite incursion en Belgique.

"Cela nous a semblé normal, après l’étape de Wallers et des pavés, de partir de chez vous. Binche se présentait de manière idéale sur la carte pour rejoindre l’est de la France et Longwy où, entre parenthèses, la finale de l’étape s’annonce aussi très spectaculaire."

Il devait bien y avoir des villes candidates en France.

"Bien sûr, mais il ne vous aura pas échappé qu’un détour en Belgique n’est pas fait pour nous déplaire (rires)… "

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