Une deuxième étape de tous les dangers sur le Tour de France: le vertige de la bordure sur le pont du Grand Belt

À 70 mètres au-dessus de la mer et sans abri, les 18 kilomètres de ce gigantesque viaduc pourraient créer d’importants écarts !

Une deuxième étape de tous les dangers sur le Tour de France: le vertige de la bordure sur le pont du Grand Belt
©AFP

Il n'y a pas de Tourmalet ni d'Alpe d'Huez au Danemark mais il y a du vent. Alors, il faut essayer d'en faire un acteur de la course…" Balancée par Christian Prudhomme lors de l'un de ses repérages en terre danoise, la petite phrase en disait déjà long sur les intentions que les équipes sportives d'ASO ont mises en pratique en dessinant le tracé de la seconde étape de ce Tour.

Après avoir emprunté la côte ouest de l'île de Seeland bordée d'éoliennes durant toute la première partie de la finale, le peloton déboulera sur le très impressionnant pont du Grand Belt (qui culmine à 70 m au-dessus du niveau de la mer !), long de… 18 kilomètres et au bout duquel la ligne d'arrivée ne sera plus distante que de trois bornes seulement. Le terrain de jeu idéal, si Eole est au rendez-vous, pour la création de bordures dont la perspective fait déjà frémir certains favoris. "Si le vent vient du nord ou du sud, cela deviendra un grand casino", commente Mads Pedersen, l'un des Danois au départ du Tour qui connaît la région comme sa poche.

Mais c'est vers l'un des autres connaisseurs de la région que se sont tournées plusieurs équipes : Rolf Sorensen. L'ancien vainqueur du Tour des Flandres (1997) et de Liège-Bastogne-Liège (1993) traverse en effet le pont du Grand Belt quotidiennement. "On dit dans la région que le vent y souffle en général 50 % plus fort que sur la côte", précise celui qui a terminé sa carrière chez Landbouwkrediet-Colnago. "Mon téléphone a pas mal chauffé ces dernières semaines car les équipes voulaient savoir un maximum de choses sur cet endroit. Dans le sens de la montée, la pente oscille entre 3 et 5 % sur 1,5 km mais c'est bien les bourrasques (NdlR : le vent devrait souffler autour de 40 km/h !) qui constitueront l'ennemi principal des coureurs."

Pour mieux comprendre le mode d’emploi d’une bordure, nous nous sommes tournés vers l’un de ses plus grands experts : Tom Steels, le directeur sportif d’une équipe Quick-Step Alpha Vinyl que tout le monde risque encore de surveiller très attentivement ce samedi.

Un coup de bordure, c’est quoi ?

Aussi connu sous le nom plus poétique d’éventail, ce terme se traduit en anglais par le mot très évocateur de "echelon". Il évoque, en effet, le morcellement du peloton sous l’effet du vent. Celui-ci éclate, alors, en de multiples groupes au sein desquels les coureurs évoluent le plus souvent sur la diagonale de la route afin de se protéger les uns les autres du vent qui souffle de trois quarts.

"Le mot bordure fait tout simplement référence à la position du dernier coureur qui ne peut pas prendre place dans le groupe", explique Tom Steels. "Il se retrouve alors en bordure de chaussée, totalement exposé aux bourrasques. Dans cette position, il est impossible de tenir, seul, le tempo car l'effort à fournir est bien plus important. C'est, en fait, comme si ce cycliste roulait alors constamment en tête de peloton."

Comment doit souffler le vent ?

"Plus que la vitesse, c'est la direction du vent qui est déterminante", poursuit le quadruple champion de Belgique. "Si nous prenons une horloge comme référence et que le peloton évolue vers midi, le contexte est idéal lorsque les bourrasques émanent des plages allant de deux à quatre heures et de huit à dix heures. Beaucoup d'observateurs pensent qu'il est indispensable que le vent souffle de trois-quarts-face pour mettre en place cette manœuvre, mais ce n'est pas vrai. C'est même encore mieux avec des bourrasques de trois quarts dos ! La vitesse du peloton est bien plus rapide et il est donc plus facile de créer des écarts importants sur les coureurs qui ne sont pas parvenus à intégrer le premier groupe."

Comment préparer la manœuvre ?

"Le rôle du capitaine de route est ici très important car il est le mieux placé pour jauger le comportement du peloton. Certains favoris sont inattentifs, un cador semble à la peine et un virage va bientôt faire souffler les bourrasques de côté ? Il est temps d'embrayer ! Pour qu'une telle manœuvre soit efficace, il faut qu'elle surprenne la concurrence. Il n'est ainsi pas très judicieux de se placer en tête du peloton de trop longs kilomètres en amont sans quoi cela attire l'attention. Le scénario idéal est que tous les coureurs de l'équipe remontent la meute au même moment pour se porter au commandement et accélèrent tout de suite l'allure pour étirer le peloton. Une traversée de ville avec une succession de ronds-points est idéale pour cela. Avant que le peloton ne vire, il faut déjà que l'allure soit très élevée pour mettre les plus vulnérables dans le rouge."

Comment place-t-on un adversaire dans le vent ?

"Plus la chaussée est large et plus il y a d'options pour l'équipe qui choisit de lancer une telle manœuvre (NdlR : seules deux des quatre bandes de circulation du pont seront empruntées). Reprenons notre métaphore de l'horloge et imaginons que le vent vienne de deux heures : plus le coureur se place sur la droite de la chaussée (dans le sens de la marche), plus il y a de place pour d'autres coureurs dans son abri. Le second cycliste va se placer, en décalage, à hauteur approximative de son pédalier, le troisième fera la même chose par rapport au deuxième, qui le protégera, et ainsi de suite jusqu'à ce qu'arrive le bord de la chaussée. Derrière le coureur tutoyant le bas-côté, il n'y a plus de place et l'athlète qui se retrouve dans cette position ne bénéficie donc plus d'aucun abri. Il doit, du coup, déployer un effort bien plus important pour tenir la roue du groupe. Dans le jargon cycliste, on parle d'ouvrir et de fermer une bordure pour évoquer la place qu'on choisit de laisser aux autres coureurs. Dans l'exemple que j'évoquais plus en amont, si le premier coureur choisit de rouler au milieu de la chaussée, moins de coureurs pourront prendre place dans cet éventail. Il s'agit là d'un choix très tactique. Si une équipe choisit de lancer une grande bagarre mais qu'elle comprend qu'il lui faudra le soutien d'une autre formation pour mener sa manœuvre à bien, elle va ouvrir la bordure. Si, au contraire, elle ne tolère la présence d'aucun adversaire, elle la refermera."

Comment s’organisent les relais ?

"Lorsqu'on évolue en éventail, on dit toujours qu'on tourne dans le sens du vent. Cela signifie que lorsqu'on quitte la première place du groupe, on se place en retrait pour former une seconde ligne . Le mouvement doit être perpétuel dans un groupe qui tente d'installer une bordure. Contrairement à l'évolution classique d'un peloton, l'homme de tête n'assure pas son relais pendant dix ou quinze secondes, mais il doit s'écarter dès qu'il se porte à la première position. Vu du ciel, le groupe doit ressembler à un tourbillon (rires). Lorsqu'on se lance dans une telle manœuvre, chaque coureur est contraint de se livrer sans retenue, même le leader car il est impossible de se ménager pour que le coup soit efficace. C'est très exigeant physiquement !"

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