Bernard Sainz prétend que, dans un cyclisme à deux vitesses, beaucoup ont passé... la deuxième

SAINT-ETIENNE Il était le gourou de nombre de coureurs auxquels, disait-il, il ne procurait que des produits homéopathiques. En 35 ans de pratique, ce spécialiste de la médecine naturelle, a été poursuivi six fois par la Justice française dans le cadre d'affaires de dopage, il fut incarcéré préventivement à quatre reprises mais n'a jamais été condamné. Actuellement, il est sous le coup d'une mise en examen pour des faits qui se sont produits dans les milieux hippiques. Bernard Sainz n'est donc pas, à proprement parler, un homme très recommandable. Ce qu'on ne peut lui contester, toutefois, c'est sa connaissance du monde cycliste, où il intervenait déjà dans les années 60. Frank Vandenbroucke, malgré les ennuis qu'il a connus, n'a jamais réfuté son amitié pour celui que certains ont surnommé le sorcier.

Des collègues du journal France Soir ont retrouvé sa trace et l'ont interrogé sur le contexte de ce Tour de France écrasé par Lance Armstrong qui pourrait bien appliquer quelques-unes de ses méthodes.

«Je ne peux pourtant pas prétendre qu'il a eu recours directement à mes services, dit Sainz dans le quotidien français. Mais je sais que Lance consulte, à Annecy, Benoît Nave, le seul naturopathe à qui j'ai transmis mon savoir. Je connais bien aussi le patron actuel d'Armstrong, Thomas Weisel, que j'ai rencontré en 93 lorsque les frères Madiot ont signé chez Subaru. Il est possible que, par le biais de Weisel, Armstrong suive aujourd'hui mes préceptes.»

Mabuse est de ceux qui n'excluent pas que les traitements suivis par l'Américain en 96 pour soigner son cancer l'aient finalement renforcé (dans ces mêmes colonnes, le 19 juillet passé, le directeur du laboratoire de performance humaine et professeur à l'université de Texas, Edward Coyle, avait affirmé, après avoir testé Armstrong 8 mois après sa guérison, que les chimios et les différentes opérations subies par le Texan n'avaient en rien affecté le physique du leader Discovery). «En médecine, ce qui ne tue pas renforce, dit-il. Le vélo a aussi dû l'aider à vaincre la maladie. Quand la température du corps humain augmente, une tumeur cesse de croître. Or, la température corporelle d'un cycliste en action atteint ou dépasse les 38°C, au lieu des 37° au repos. Tout cela a contribué à donner à Armstrong des capacités physiologiques hors normes.» Mabuse applaudit aux succès de l'Américain dans le Tour car il admire son jusqu'au-boutisme, son souci de perfection allant jusqu'au moindre détail, sa détermination à se dépasser, à gagner.

Mais Sainz est aussi persuadé qu'il y a bien un cyclisme à deux vitesses. Pour lui, l'EPO continue à être d'actualité.

«L'érythropoïétine est toujours en vogue, confie-t-il. Le 2 juillet dernier, en page huit du quotidien L'Equipe, Michel Audran, professeur de pharmacie à l'université de Montpellier, a dévoilé toutes les astuces, les marques et même les posologies pour utiliser l'EPO sans être débusqué. Ceux qui ne connaissent pas la recette l'ont aujourd'hui grâce à ce professeur. Que je sache, personne ne s'est indigné. Jean-François Lamour n'est pas tombé de sa chaise et le Ministère de la Jeunesse et des Sports n'a pas porté plainte. Le dopage est institutionnalisé et l'Etat français n'a rien fait pour éradiquer ce fléau du peloton.»

Mabuse prétend que, ces derniers temps, le Ministère de la Jeunesse et des Sports n'a pas fait appliquer la loi Buffet (c'est la loi antidopage de référence), simplement parce que le ministre Lamour s'est rendu compte que s'il n'agissait pas ainsi, Paris n'obtiendrait jamais les Jeux pour 2012. On sait que la Ville-Lumière, en plus, n'est pas parvenue à ses fins, puisqu'elle s'est fait doubler sur le fil par Londres.

«En outre, conclut Mabuse dans France-Soir , les enjeux économiques dictent l'action politique et ceux du dopage sont considérables. Quand on parle aujourd'hui de cyclisme à deux vitesses, je ressens un grand malaise car beaucoup de coureurs ont passé la deuxième! Même s'il est difficile d'accuser sans preuves. (...) La question aujourd'hui pour un sportif est de savoir s'il veut faire partie des 70% de dopés ou des 30% qui restent propres. Alors que la lutte antidopage est mise en oeuvre pour préserver la santé des athlètes, personne ne se préoccupe de celle des coureurs propres qui se font mal à vouloir suivre ceux qui ne le sont pas. L'autre scandale, c'est que le dopage puisse nuire à ceux qui le refusent.»

En ce qui concerne cette dernière remarque, impossible de ne pas adhérer à ce que dit Bernard Sainz. Nous en avons vu, sur ce Tour, des coureurs propres tirer la langue juste pour tenir leur place dans le peloton...

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