Devenir agent de joueur, un travail aussi fascinant que décrié: "Cela reste un métier nécessaire"

Décrié mais fantasmé, le métier d’agent de joueurs de football n’est pas simple pour les novices. Témoignages.

Vincent Blouard
Football,Player's,Agent
©Shutterstock

Le mercato est lancé depuis plusieurs semaines. Les téléphones chauffent et les négociations s’annoncent longues jusqu’au 6 septembre, date limite en Belgique pour cette fenêtre estivale des transferts. Au cœur des tractations, on retrouve les agents de joueurs (et d’entraîneurs). Un métier qui fascine, qui intrigue, malgré une image diabolique accentuée par la révélation du scandale du Footgate en octobre 2018. Comme pour adoucir sa réputation, le terme "agent" est d’ailleurs de plus en plus souvent remplacé en public par "intermédiaire" ou "conseiller".

Le nombre d’intermédiaires correctement enregistrés en Belgique diminue (voir par ailleurs) mais certains osent tout de même s’aventurer dans la sphère si particulière de ce job fascinant.

Pourquoi ? Comment ? Est-ce possible d’émerger sans verser dans la transgression ? Témoignages.

Quelle idée !

Denis Pirard (40 ans) et Reda Laidi (34) ont accepté de témoigner. Ils sont des agents novices et apprennent encore à jongler entre la profession qui les fait vivre - dans l'administratif pour l'un, dans la restauration pour l'autre - et la passion qui les stimule. Celle du football, de la découverte et de l'accompagnement de jeunes joueurs. En réalité, aucun n'était tout à fait destiné à une carrière dans le management sportif. "C'est le métier qui est venu à moi", entame Denis Pirard, actif au sein de la structure Dyma Group aux côtés, notamment, de Philippe Vande Walle, et qui vient de placer Romain Matthys au MVV Maastricht.

"Lorsque mon fils jouait au Standard, j'ai connu ces périodes de questionnement que traversent beaucoup de parents à propos de la carrière de leur enfant. Beaucoup venaient me demander mon avis et ma femme m'a suggéré de me lancer", raconte-t-il, entre deux visionnages de matchs belges et étrangers, passages obligatoires pour scruter les jeunes talents. "J'avais des craintes au début. Il y a une grande différence entre connaître le métier et se faire connaître. Ma motivation a toujours été d'aider les familles et les joueurs. Quand je vois un jeune qui est contraint d'intégrer un internat dans un centre de formation, alors que son équilibre personnel passe par son domicile familial, c'est dommage. Ça peut détourner une carrière et dérouter des gamins."

Épauler les jeunes, c'est également le leitmotiv actuel de Reda Laidi, qui a découvert les dessous du football professionnel grâce à son ami d'enfance Samuel Bastien, formé à Anderlecht et actuellement sous contrat au Standard. "Je l'ai toujours suivi et j'ai appris à connaître le milieu", dit-il. "J'ai remarqué que, dans le nid de talents en Belgique, beaucoup étaient mal entourés. Et que je pouvais en aider certains. Soit que je connais, soit que je découvre."

Les intentions sont louables mais les néo-agents, souvent inconnus, n’ont en réalité pas d’autre choix que de commencer par des jeunes, avant d’espérer grandir. D’autant plus qu’il est hautement improbable qu’un joueur confirmé leur confie leur carrière.

La porte est ouverte

Comment devient-on agent ? "Depuis 2015, la Fifa a décidé de supprimer les licences mondiales et l'obligation de formation", nous confirme la Fédération belge, où plus aucun examen n'est obligatoire.

Cette décision avait suscité craintes et critiques, à l'époque. "Mais en principe, la Fédération internationale reprendra bientôt (NdlR : en 2023 ?) le contrôle des agents, et l'obligation d'enregistrement auprès des fédérations nationales de football - comme c'est le cas actuellement - sera supprimée."

En résumé, pour l'instant, à peu près n'importe qui peut devenir intermédiaire. Il suffit de s'enregistrer comme tel en introduisant un simple dossier auprès de la Fédération belge qui contient quelques paperasseries. Facile, non ? Trop ? "Ce ne serait pas plus mal de faire passer des examens comme c'était le cas précédemment", estime Denis Pirard, lui-même sans licence officielle pour le moment mais travaillant pour une agence qui en possède une. "Je reçois parfois des messages hallucinants de personnes qui s'imaginent agent du jour au lendemain."

Avant de rejoindre le Club Bruges en tant que CEO du Club NXT (U23) et de l'équipe féminine Club YLA dans les prochains jours, Guilian Preud'homme, le fils de Michel, aspirait lui aussi à devenir agent. Il avait créé la société Stand Firm avec son ami Wout Segers, juriste, pour conseiller des joueurs, notamment dans la gestion de leur patrimoine. "Nous aurions passé l'examen s'il y en avait eu un", nous assure-t-il, conscient que "l'absence d'examen facilite l'accès à la profession".

La caution financière de quelques milliers d’euros à engager sert quant à elle de premier filtre facilement surmontable.

Nos voisins français ont, eux, maintenu la licence. Elle s’obtient après réussite d’un examen comportant des questions portant sur diverses notions de droit (travail, image…), de fiscalité et sur des règlements. Il existe même des écoles privées pour préparer à cet examen.

Pas vite rentable

Jet privé, costume de haute couture, montre clinquante, gros bolide et soirées au champagne : les stéréotypes que peuvent renvoyer les agents fortunés sont enviés ou détestés. Mais n'est pas Jorge Mendes qui veut. La réalité est tout autre, surtout pour les débutants. "Je suis en train de semer et je ne récolterai que dans quelques années", image Reda Laidi. "Dans un premier temps, l'idée n'est pas d'en vivre pleinement mais de nouer des contacts et de mettre de jeunes joueurs dans de bonnes conditions pour qu'ils s'épanouissent. J'ai un joueur à La Gantoise, un autre qui va être testé au Standard, deux à l'Olympic Charleroi… Je continue évidemment de visionner et de prospecter mais je ne veux pas en avoir 20 non plus. Après, si l'un ou l'autre venait à exploser, je ne cracherai évidemment pas dessus."

Un agent gagne sa vie grâce aux commissions versées lors du transfert de l'un de ses joueurs - dont le total est en diminution en Belgique depuis trois ans (voir infographie). Il touche également un pourcentage de son salaire mensuel, généralement autour de 10 à 15 %. Les nouveaux agents ne roulent pas sur l'or. Nos interlocuteurs ne livrent pas de chiffres mais on sait qu'un jeune joueur ne rapporte généralement rien, avant d'avoir signé son premier contrat professionnel. Encore doit-il percer par la suite… et rester fidèle à son agent. "Ça fait trois ans que j'ai mon registre et je vais seulement passer à mi-temps", confie Denis Pirard, qui opère également comme scout pour l'agence qui l'emploie. "Tous les agents rêvent de tomber sur une perle qui leur fera confiance."

La qualité plutôt que la quantité : l’idée ressort au fil des discussions. C’est un idéal parfois périlleux à appliquer. Dans le football belge, tout le monde se souvient de l’opération en or réalisée par Patrick De Koster, l’agent qui a lancé et monnayé à coups de millions la carrière de Kevin De Bruyne, à Wolfsburg puis à Manchester City, avant d’être rattrapé par la justice et poursuivi pour faux en écriture, usage de faux et blanchiment. Le divorce entre le Diable rouge et son agent - un parmi d’autres - avait alors fait grand bruit et abîmé l’image d’une fonction déjà décriée par les agissements supposés de Mogi Bayat, de Christophe Henrotay ou encore du repenti Dejan Veljkovic.

Devenir agent de joueur, un travail aussi fascinant que décrié: "Cela reste un métier nécessaire"
©D.R.

Une mauvaise image

"Il y a de tout : des gens corrects, des requins… Chacun sa méthode pour se faufiler", résume Denis Pirard quand on le lance sur l'image véhiculée par les agents.

Reda Laidi, lui, préfère opérer en solo : "J'ai refusé deux propositions pour intégrer une agence, mais l'idée reste dans un coin de ma tête pour plus tard." Il dit n'avoir jamais senti le côté obscur. "On ne m'a jamais proposé quelque chose de louche mais je sais que cela risque de se présenter à l'avenir."

Pour Guilian Preud'homme, l'imaginaire collectif et médiatique amplifie la méfiance et nourrit les fantasmes : "Tout le monde aime en parler et le décrier mais cela reste un métier nécessaire qu'il est possible d'exercer honnêtement." Son père avait pourtant essayé de le dissuader de se lancer. Car à côté des petits émergents naviguent les gros poissons. "Je n'ai senti aucune réticence mais c'est peut-être parce qu'on ne les gênait pas encore…"

Profil bas. Discrétion et confraternité semblent nécessaires, du moins au début, pour se faire une place et gagner en légitimité. Car ces nouveaux agents sont bien conscients qu’un novice qui montre trop vite les dents risque de ne pas durer. La loi du métier.

412 intermédiaires inscrits valablement, dont 41% sont Belges : un chiffre en diminution

Mi-mars 2022, le listing de la Fédération belge que nous avons consulté renseignait 926 intermédiaires enregistrés, "mais seulement 412 valablement", précise l'instance, "dont 41 % sont Belges". C'est moins que les 698 inscrits avant l'instauration du nouveau règlement fédéral en juillet 2020. "Il y a donc une diminution compte tenu des règlements et des contrôles plus stricts", dit la RBFA (Royal Belgian Football Association), qui a également mis sur pied le Clearing Department en juillet 2022.

Son objectif est notamment de lutter contre le blanchiment d'argent et les doubles mandats qui peuvent régir la collaboration entre les clubs et les joueurs. Concrètement, et officiellement, "les paiements de commissions aux agents ne peuvent avoir lieu qu'après notre approbation et exigent la transparence et la documentation nécessaire."

Et la RBFA de préciser : "La majorité des clubs professionnels ont déjà reçu des sanctions disciplinaires pour avoir enfreint le règlement de la Fédération."

Les derniers annonces avec LOGIC-IMMO.be