Écorché vif, l’attaquant a galvaudé un incroyable potentiel

BRUXELLES “La plus grande trouvaille de ma carrière”. “Le meilleur attaquant de sa génération”. Voilà comment Arsène Wenger et Gérard Houllier parlent de Nicolas Anelka.

Des joueurs, les deux techniciens en ont pourtant dirigé. Dénicher des diamants bruts et les transformer en pierres précieuses est une spécialité de la maison Wenger, orfèvre à Arsenal depuis 1996.

Houllier est peut-être un technicien vieillissant, mais il fait partie des formateurs d’Anelka, issu d’un millésime riche en grands crus avec Thierry Henry, David Trézéguet ou encore Louis Saha, soit la plus belle génération made in France .

Mais à leurs yeux, Nicolas Anelka reste un joueur à part. Comme si les petites fées du ballon rond s’étaient penchées au-dessus de son berceau pour en faire le prototype du fameux attaquant moderne. La vitesse, la détente, le sens du but, la puissance, l’élégance, la technique. Secouez-le tout et vous obtenez un attaquant qui est rapidement allé plus vite que la musique.

“Parfois, je repense à Nicolas Anelka à ses débuts. C’est quelqu’un qui avait envie de jouer, de réussir” , se remémore Luis Fernandez. “Il avait un potentiel énorme. À ses débuts, un certain entourage, de mauvais conseillers l’ont attiré du côté obscur... Nicolas a mal négocié les différents virages de sa carrière, au moins les premiers. Il a voulu aller trop vite.”

L’ancien entraîneur du PSG n’a pas oublié celui qu’il a lancé dans le grand bain des pros . Le 7 février 1996, le gamin de Trappes, 17 ans, fait ses débuts à Monaco. Un an et demi plus tard “sans avoir réellement eu sa chance” comme le mentionne sa biographie sur son site internet, il s’en va à Londres et à Arsenal contre 5 millions de francs.

La nouvelle fait grand bruit en France, Anelka est le premier d’une longue lignée de joueurs qui préfère aller voir en Angleterre si l’herbe n’y est pas plus verte. Mais le choix est payant. À Highbury, l’attaquant explose. Il rate d’un chouïa le train bleu pour le Mondial 98 pour mieux le reprendre en février 99 en gare de Londres à la faveur d’une retentissante victoire à Wembley (0-2).

Un doublé sur deux services de Zidane. “Nous avons trouvé notre Ronaldo” , assure Deschamps. L’attaquant enfile les buts comme les perles avec les Gunner s qu’il va quitter contre toute attente en juin 99. Pour un motif hallucinant, un vrai caprice de star ou d’enfant gâté, rayez la mention inutile.

“Quand j’ai commencé ma dernière année, il y a eu un sondage car j’avais pris la place de Ian Wright. Je pensais que les fans me voulaient vraiment et étaient contents de mes performances, mais quand j’ai vu les résultats dans les journaux et à la télé, ça m’a fait beaucoup de mal. J’avais le sentiment d’avoir fait des trucs pour rien. J’ai pensé, ‘c’est comme ça, c’est ainsi que vous me remerciez alors maintenant, regardez ce qui va se passer. Je vais jouer, marquer mes buts et juste au moment où vous scanderez mon nom, je partirai’. C’est exactement ce que j’ai fait car j’étais furieux contre eux. J’ai quitté Arsenal pour punir les fans.”

Le joueur et son entourage obtiennent gain de cause. Anelka débarque à Madrid avec l’étiquette du joueur le plus cher du monde (33 millions d’euros).

Sauf qu’à la Maison Blanche , le côté individualiste d’Anel- ka ne passe pas. Le Français s’enferme dans un mutisme qui, aux yeux d’un vestiaire qui fonctionne au tout à l’ego, n’est qu’arrogance. Barricadé dans sa villa avec son clan, Anelka invente la grève de l’entraînement pendant trois jours. Nouveaux caprices coûteux : 365.000 euros d’amende et 45 jours de suspension.

Malgré une Ligue des Champions glanée, Anelka quitte le Real et met fin à ce qu’il considère être comme “la plus grosse erreur de sa carrière”.

Le PSG saute sur l’aubaine : 30 millions d’euros pour boucler le retour du fils prodigue, tout juste sacré champion d’Europe. Mais le coup du siècle fait pschitt . Anelka symbolise l’échec de ce Paris sauce banlieue et s’embrouille avec Luis Fernandez. “Ce n’est pas un homme intelligent” , juge l’attaquant. “Dès que vous montrez de la bonne volonté et discutez avec lui, il gâche tout.”

Et Anelka d’être prêté à Liverpool. Houllier souhaite lever l’option d’achat, l’affaire capote au dernier moment, Anelka a la dent dure. “S’il ne m’avait pas fait ce coup, je n’en serais pas là à jouer pour des clubs de second rang, où je n’aurais jamais signé un jour” , expliquait-il il y a quelques années.

Faute de Liverpool, Anelka prend la direction de Manchester City où il se relance. Au point que l’on reparle de lui chez les Bleus . Novembre 2002, l’attaquant est convoqué après de nombreux forfaits. Mais hors de question d’être le remplaçant du remplaçant. Jacques Santini, alors sélectionneur, va vite le comprendre. “Je n’ai pas besoin de l’équipe de France. Santini, qu’il s’agenouille devant moi, s’excuse d’abord, et après je réfléchirai.”

En mars 2004, c’est Anelka qui finit par s’excuser. Mais il devra patienter jusqu’en novembre 2005 pour renouer le fil de son histoire en bleu . En Martinique, terre d’origine de ses parents, il signe son retour par un but. Las, le lobbying de Zidane pour qu’Anelka soit du Mondial allemand échoue.

Pour changer, Anelka se tait. Comme si, enfin, il avait mûri. Son passage en Turquie lui permet de retrouver l’Angleterre en juin 2006. Cap sur Bolton, une saison et demie avant que Chelsea ne le débauche en janvier 2008 pour remplumer son secteur offensif.

Avec les Blues, il s’éclate. Débarrassé de la charge tutélaire de ses frères souvent accusés de l’avoir manipulé, il semble définitivement rangé. Calmé. “C’est un écorché vif et un impulsif. Un timide qui se réfugie derrière une apparence hautaine” , détaille son biographe, Arnaud Ramsay. “Depuis qu’il est marié, père de famille, qu’il joue à Chelsea, c’est un homme apaisé.” Jusqu’à ce fameux France - Mexique où l’attaquant a explosé.

Lui nie avoir tenu les fameux propos repris en Une par L’Équipe (un procès est fixé au 20 mai). Mais, plus que son beau palmarès, ils resteront comme le point d’orgue de son itinéraire, celui d’un talent gâché par un foutu caractère, un potentiel qui sévit encore à Chelsea mais que Luis Fernandez n’a pas fini de regretter. “Toute cette élégance, toute cette force, toutes ces qualités réunies auraient dû servir une tout autre carrière. C’est tout de même dommage.”



© La Dernière Heure 2011