Sébastien Ledure, l'avocat belge derrière le transfert de Lukaku à l'Inter: "Romelu sera le joueur le mieux payé de Serie A"

Si Lukaku est de retour à l’Inter, c’est grâce à son avocat belge du sport, Sébastien Ledure.

Bruxelles - Place Flagey: Sébastien Ledure, avocat du sport - CRESTA
©JC Guillaume

Il est resté à l’arrière-plan tout au long des négociations et même lors de la présentation officielle de Romelu Lukaku. Mais s’il y a bien quelqu’un sans qui le retour de Lukaku à l’Inter ne se serait pas fait, c’est son conseiller personnel et avocat belge, Sébastien Ledure, une référence mondiale au niveau du droit du sport.

C’est dans son bureau de la Place Flagey, loin des caméras et micros de San Siro, que Me Ledure nous a reçus pour commenter la transaction la plus spectaculaire de ce début de mercato.

Commençons par le début. Depuis quand connaissez-vous Romelu ?

"Depuis cinq ans et via… sa maman. Elle commençait à se poser certaines questions et elle en a parlé à quelqu’un de sa banque. C’est ainsi qu’on est entrés en contact. On s’est vus deux ou trois fois à l’Hôtel Steigenberger, puis elle m’a proposé de rencontrer ses fils. Petit à petit, Romelu a pris confiance. Il avait déjà décidé de quitter l’agent Mino Raiola pour Federico Pastorello."

Mais soyons clairs : ce deal s’est fait sans le moindre agent.

"En effet. Cela devient une tendance parmi les joueurs d’élite. Mbappé et Griezmann font comme ça, Hazard et De Bruyne aussi. Neymar a même une boîte avec des dizaines d’employés qui travaillent pour lui. Quant à Romelu, il a préféré que son agent (Pastorello) ne soit pas impliqué dans cette affaire vu ses liens étroits avec l’ancienne direction de Chelsea. Romelu n’a pas encore pris de décision par rapport à son éventuel avenir avec son agent, mais il ne voulait pas qu’un risque de conflit d’intérêts puisse interférer dans une des opérations les plus difficiles du football actuel."

C’était une transaction si compliquée que cela ?

"Au début, personne ne croyait qu'elle allait se faire. La semaine passée, votre collègue italien Fabrizio Romano (NdlR : un spécialiste au niveau des scoops pendant les mercatos) m'a appelé en me disant : 'Ce que vous avez fait, it's a masterpiece, c'est un chef-d'œuvre.' La question était la suivante : comment est-ce qu'un joueur qui a été vendu pour plus de 100 millions € à un club peut retourner dans le même club qui dit qu'il n'y a pas d'argent pour le reprendre ? Et, en plus de cela, il faut savoir que lors du transfert de l'année passée, les relations entre l'ancienne direction de Chelsea et la direction de l'Inter étaient très tendues. S'il n'y avait pas eu de changement d'actionnariat à Chelsea, je doute fortement que cette transaction aurait pu se faire."

Pour le dire crûment : sans la guerre en Ukraine, Lukaku ne serait pas à l’Inter.

"Peut-être, oui, mais n’en faites pas votre titre. Peut-être qu’on aurait quand même trouvé une solution, mais cela aurait été encore plus difficile."

Est-ce que Roc Nation, la boîte américaine de Jay-Z qui gère les intérêts commerciaux de Lukaku, De Bruyne et Witsel, a joué un rôle ?

"Oui, dans le sens où ils connaissent le nouveau propriétaire de Chelsea et que cela a facilité une approche plus ‘américaine’du dossier."

Les premières prises de contact datent-elles de la fameuse interview de Lukaku à Sky Italia du 31 décembre, où il déclare qu’il n’est pas heureux à Chelsea sous son coach Tuchel ?

"Non… Cette interview venait du cœur et était peut-être maladroite. C’est une initiative qu’il a prise lui-même et qu’il ne prendrait sans doute plus. Il en a subi les conséquences pendant le reste de la saison, vu que cela a alourdi son climat de travail au quotidien. Mais il m’a vite fait comprendre que, vu ses 29 ans et le fait qu’il est au sommet de sa carrière, il ne pouvait pas se permettre de perdre une nouvelle année. C’est un secret de polichinelle qu’il n’était pas sur la même longueur d’onde que son entraîneur. Mais les négociations, elles, n’ont débuté qu’à la fin de la saison."

Combien d’allers et retours avez-vous faits entre Londres et Milan ?

"Quelques-uns en mai et juin. Et le reste s’est fait par téléphone et visioconférence. C’était une négociation où il fallait avancer pas après pas et placer ses pions intelligemment. Il fallait y aller en sous-marin : en travaillant discrètement mais efficacement et en respectant les sensibilités de toutes les parties."

On peut supposer que vous aviez une ligne directe avec Romelu.

"Bien sûr. Et j’ai été le voir avant qu’il ne parte en vacances. Il était au courant de tout et il a assisté aux conférences les plus importantes. Dans ma philosophie de travail, je représente le joueur, mais il doit tout savoir. Il y a une transparence totale. C’est lui qui contrôle la situation."

Il a fait des concessions financières pour aboutir à un accord.

"Oui. Mais beaucoup moins que ce que dit la presse. J’ai lu qu’il a réduit son salaire d’un tiers ou de la moitié. C’est faux. Il sera le joueur le mieux payé de la Serie A. Les trois parties ont fait des concessions qui sont intelligentes. Notre job était d’obtenir les meilleures conditions possible pour mon client, pas pour Chelsea ou l’Inter. C’est Romelu qui nous paie, pas les clubs."

Et le prix de la location - 8 millions € - est-il correct ?

"Vous devriez le demander aux clubs concernés, mais c’est un prix en adéquation avec les tarifs d’une location."

Il n’y a pas eu d’autres clubs qui voulaient l’acheter au lieu de le louer ?

"Euh… En effet. Il s’agissait de grands clubs dont je ne citerai pas le nom. Mais ces pistes n’ont jamais vraiment été sérieuses parce que Romelu a très vite décidé qu’il voulait rentrer à l’Inter. Il a parlé plusieurs fois avec l’entraîneur de l’Inter (Simone Inzaghi) - comme il l’avait fait avec Conte avant de signer à l’Inter en 2019 - pour être sûr d’être sur la même longueur d’onde."

L’Inter n’a pas négocié de clause d’achat. Un retour à Chelsea en juin 2023, est-ce envisageable ?

"Il y aura encore trois ans de contrat. Mais personne ne peut dire quoi que ce soit à ce sujet."

Dernière chose : Romelu a souvent déclaré qu’il compte rejouer un jour pour Anderlecht.

"Il m’en a déjà parlé aussi, mais il n’a pas fixé d’année. Il faudra voir si les conditions s’y prêtent à ce moment-là. C’est une idée qu’il a en tête depuis toujours. Et je ne connais aucun joueur qui soit aussi déterminé que Romelu. Quand il prend une décision, très peu de personnes sont capables de le faire changer d’avis. Et quel passionné du foot ! Cela explique pourquoi il s’est senti malheureux à Chelsea cette saison : Romelu doit pouvoir exercer sa passion."

"Je ne suis pas leur nounou"

Cinq maillots encadrés ornent le bureau de l'avocat Ledure : celui de Lukaku, de de Vrij (Inter Milan), de Depay (Barcelone), de Vertessen (PSV) et de Noah Mbamba (Club Bruges). "On travaille surtout pour des joueurs d'élite qui sont déjà affirmés, ou pour de très jeunes joueurs avec un gros potentiel, comme Vertessen ou Mbamba", détaille Ledure.

Les footballeurs n'ont pas été ses premiers clients. "J'ai été l'avocat de Justine Henin pendant dix ans. Et d'athlètes, comme les Borlée. Mes premiers clients dans le foot, il y a dix ans, étaient l'agent de Gerard Piqué du FC Barcelone, et le Camerounais Stéphane Mbia, capitaine de l'OM."

Jusqu'au Footgate et les Football Leaks, les joueurs belges ou évoluant en D1 belge ne s'adressaient pas au bureau d'avocats CRESTA de Me Ledure et de ses associés, Arnaut Kint et Wouter Janssens. "Il n'y avait que quelques personnes qui travaillaient dans le foot belge, dont très peu d'avocats. Comment est-ce possible que dans une transaction, tu représentes à la fois le joueur, l'agent, le club acheteur et le club vendeur ? C'est un cas de figure réel. Il y avait un petit cercle de gens qui décidaient de tout. On trouvait ces pratiques normales. Cela faisait partie de la culture belge. On ouvrait la porte aux abus."

"Je ne dis pas que tous les agents sont véreux. Il y a des gens bien, et ils sont encore nécessaires dans la majorité des transactions, à savoir pour trouver des clubs pour leurs joueurs. Mais pour les joueurs du top, c'est différent : de plus en plus, ils font appel à des avocats. Nous sommes là pour aider ces joueurs à prendre le contrôle de leur carrière et pour négocier et maximiser leurs revenus pendant leurs 20 ans de carrière. "

Depuis 2018, la donne a donc changé. "On voit une prise de conscience des joueurs et de leurs familles à vouloir mieux être informés par rapport à leurs droits, la fiscalité et leur situation générale. Et on cherche quelqu'un qui ne défend que le joueur. Notre déontologie nous interdit de représenter plusieurs parties. En fait, des footballeurs sont des mini-sociétés qu'il faut protéger."

Pas question, pour Me Ledure, d'empocher des fortunes sur un transfert. Même pas quand il s'agit de Lukaku. "Comprenez-moi bien : je ne me plains pas. On est payés comme des avocats en droit des affaires. Je gagne bien ma vie. Mais ce sont les joueurs qui nous paient, pas les clubs. Ça, c'est déjà une mini-révolution en soi. Je travaille donc pour les joueurs qui peuvent se permettre de bien me payer. Mais il y a une différence entre ça et gagner des dizaines de millions d'euros."

Me Ledure est plus actif sur la scène internationale que nationale. "Le type de dossiers fait que nous sommes plus présents au niveau international, mais chaque année, nous conseillons aussi des joueurs ou entraîneurs en Belgique (NdlR : par exemple Ferran Jutglà du Barça à Bruges, Noa Lang, Alejandro Pozzuelo, Nicolas Raskin, Philippe Montagnée). Mais on ne se profile pas comme un cabinet belgo-belge. On travaille surtout sur des dossiers européens, mais aussi en Chine, au Moyen-Orient et - avant la guerre - en Russie."

Son rôle ne ressemble en rien à la tâche d'un agent. "Je ne suis pas la nounou des joueurs. Je leur dis d'ailleurs : 'Je ne suis pas votre copain, je ne pars pas en vacances avec vous, je ne vais pas voir si vous avez bien dormi et vous demander si votre chocolat chaud au petit-déjeuner était bon. Et je ne vais pas régler vos vacances ou sorties éventuelles'."

Avec Lukaku, le lien est un rien plus familial. "Après toutes ces années, il y a évidemment une relation de confiance entre nous, mais je ne fais pas l'amalgame. On s'apprécie, mais je connais les limites."

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