L'ancien défenseur Lilian Thuram, l'une des figures de proue de la lutte contre le racisme, sur et en dehors des terrains de foot, revient sur les faits survenus à Cagliari.

Moise Kean, Mario Balotelli, Blaise Matuidi, Kevin-Prince Boateng, Lilian Thuram... Le point commun entre ces joueurs ? Ils ont tous à un moment donné été victimes de cris et d'injures racistes balancés par les supporters italiens. C'est sans doute le dernier cité qui s'est le plus engagé contre ce type de comportements lamentables.

Passé par Parme et la Juventus, l'ex-arrière central est l'une des voix fortes d'un foot toujours gangrené par le racisme au XXIe siècle. Interrogé par le Corriere dello Sport à propos des récents incidents dont a été victime Romelu Lukaku, le champion du monde 1998 s'est montré clair: "Si après autant de temps on parle toujours de cela, mais que rien n'est fait à ce propos, c'est d'une hypocrisie phénoménale."

"Beaucoup de gens parlent, affirment que cela doit changer, mais ne font rien", regrette Thuram, aujourd'hui âgé de 47 ans. "En n'agissant pas, ceux-là appuient ces 'bouhou' hurlés. En ne faisant rien, on leur donne le droit de continuer à se comporter comme ça. Les patrons ne considèrent manifestement pas ces cris et le racisme comme quelque chose de sérieux. (...) Si quelque chose vous embête, vous faites tout pour que cela change. En France, l'arbitre arrête le match en cas de dérapages homophobes et renvoie les deux équipes dans le vestiaire. Histoire d'éduquer un peu les gens. Je n'ai pas le souvenir d'avoir vu des mesures si fortes en Italie."

Mais pas question pour Thuram de considérer le racisme comme une problématique 100% italienne (Tammy Abraham, Paul Pogba et Raheem Sterling ont eux aussi été victimes de la même saloperie en Angleterre, par exemple). Le souci s'inscrit dans un contexte global, selon lui: "Le monde du football n'est pas raciste, mais il y a du racisme en Italie, en France, en Europe et plus généralement dans la culture blanche. Les Blancs ont décidé qu'ils étaient supérieurs aux Noirs et qu'ils pouvaient tout faire avec eux. C'est quelque chose qui a lieu depuis des siècles et ce n'est pas facile de changer quelque chose d'aussi culturel."

© AFP

Mais alors, par où commencer ? Selon Lilian Thuram, c'est aux clubs d'entamer des démarches pour stopper cela."Ils doivent se sentir responsables (et non coupables), car tout cela se passe dans un stade ou un espace clos. Ils doivent se dire 'Que pouvons-nous faire ?' Si vous admettez une responsabilité, c'est un bon début pour que cela ne se reproduise plus. Si personne ne se sent responsable, alors..."

Mais cette propension à s'en prendre aux Noirs du championnat semble terriblement ancrée dans certaines moeurs. Déjà dans les années 90, le milieu de terrain Paul Ince, actif à l'Inter entre 1995 et 1997, se retrouvait au cœur de la tempête. "Le racisme était déjà un gros problème quand je jouais en Italie, je ne suis donc malheureusement pas surpris par ce qui est arrivé à Romelu Lukaku", a expliqué l'ancien international anglais. 

Qui lui aussi fustige le manque de réactions suite à de tels incidents. "Ces supporters s'en sont toujours sortis", regrette-t-il."Leur fédération ne les a jamais sanctionnés, donc ils sentent qu'ils peuvent utiliser ces stratagèmes à l'encontre des joueurs noirs. Je ne pense pas non plus que l'UEFA en fasse assez pour mettre fin à cela. Ils doivent se débrouiller pour créer un précédent dans quelque pays que ce soit, mais ils ne le font pas."

Et l'Anglais de se rappeler un de ses premiers pas sur un terrain italien. "On jouait contre Crémone. Le gardien adverse a commis une faute sur moi et on est tous les deux tombés. Quand je me suis relevé, la moitié d'un stade m'insultait. J'avais mal à la hanche, mais je suis resté debout, car je ne voulais pas leur montrer que j'étais touché. Durant les vingt minutes suivantes, jusqu'à la mi-temps, ils me gueulaient des trucs horribles, comme 'Negro', 'Negro di merdia', ce genre de truc." Pire, c'est dès son arrivée sur le sol lombard que Ince sent qu'il n'est pas le bienvenu à cause de sa peau métissée. "Il y avait un mot raciste à mon propos sur le mur dès le jour où j'ai atterri là-bas. Il a toujours été là."

Plus de vingt ans que l'on en parle et rien ou si peu a changé... On s'y met vraiment, là ?