D’abord réduit à sa parenté avec Paul-José Mpoku, Albert Sambi Lokonga s’est développé et a tout pour largement dépasser son grand frère sur le terrain. Il se forge également une sacrée personnalité en dehors avec des idées fortes sur la religion, le racisme, sa ville de Verviers et le Congo. Entretien.

Arrivez-vous encore à regarder du foot à la télé ?

"Non, c’est difficile. Même les gros matchs, je regarde cinq minutes. Trop de foot tue le foot. Quand ce sont des gens comme mon frère ou des amis qui jouent en Promotion, je vais voir leurs matchs avec plaisir. C’est difficile à expliquer."

Regardez-vous certains joueurs pour vous en inspirer ?

"Je n’analyse pas spécialement mais je m’inspire des grands champions comme Michael Jordan ou Kobe Bryant pour leur mentalité. Ce sont des légendes de travail. Quand ils commencent, ils ne comptent pas leurs heures. C’est la différence entre eux et des gens normaux."

Voulez-vous être aussi connu que Messi ou Ronaldo ?

"La célébrité, je n’aime pas trop ça. Je préfère aller avec mes amis au McDo en cachette ou prendre une glace. Ça fait partie de moi."

Vous êtes le nouveau chouchou du Parc Astrid mais encore plus de votre mère…

"Ma maman… elle aime bien me chérir. Elle est aux petits soins pour moi. Je suis le dernier ; ça joue beaucoup."

Elle continue de vous appeler "mon bébé" ?

"Ouais, toujours. Je lui ai dit qu’elle devait doucement arrêter de m’appeler comme ça mais c’est maman et on n’en a qu’une."

Vous voir partir lui a fait mal ?

"Clairement mais elle ne l’a jamais montré. Je me faisais la réflexion il y a peu. Quand j’aurai des enfants, je ne sais pas si je les laisserai partir à l’internat. C’est un choix difficile même si je suis reconnaissant. On y grandit plus vite. Il faut se gérer, apprendre à fréquenter les bonnes personnes pour ne pas aller dans le mauvais sens."

On en parle rarement mais Fabrice, votre autre frère, a aussi beaucoup compté pour vous…

"C’est mon grand frère protecteur. J’ai plus grandi avec lui qu’avec Polo (NdlR : Paul-José Mpoku) car il était déjà parti à l’étranger. Je dois tout à Fabrice. C’est lui qui m’a forgé mentalement."

Vous étiez toujours au parc ?

"J’étais une terreur de l’agora. Je mettais des petits ponts aux grands et ils me menaçaient. Ils disaient: ‘Pas avec moi ça .’ Il fallait respecter les anciens. Quand je mettais un petit pont, je courais car ils voulaient m’attraper. Ma formation, c’est 60 % Anderlecht et 40 % le Verger, là où j’ai commencé. C’est là que j’ai appris à dribbler, à travailler ma précision. On jouait sans but et je distribuais déjà les galettes, la dernière passe."

Albert Sambi Lokonga
© © Bernard Demoulin

Comment vos frères gèrent-ils le fait que vous soyez le plus grand talent de la famille ?

"Très bien. C’est dans nos gènes de vouloir que le petit fasse mieux que les précédents. Eux ont déjà commis des erreurs et je n’ai pas le droit de les faire car ils me mettent en garde. Comme si le chemin était déjà tracé."

Quelles erreurs ?

"Polo est parti jeune à l’étranger puis à Chievo Verone. Il m’a dit que c’étaient des erreurs et je ne devais pas faire pareil. On va droit au but, on se dit la vérité dans la famille."

Pensez-vous avoir des enfants sous peu ?

"Je suis encore jeune, j’ai besoin de dormir des nuits complètes. Il faut me laisser le temps."

Vous avez posté une photo d’un gamin en écrivant "mon fils"…

"C’est le petit de Polo que j’aime beaucoup. Je le considère comme mon fils, j’ai un lien particulier avec lui. C’est un marrant, un petit Polo. Il est en avance sur beaucoup de choses comme moi quand j’étais petit. Il a trop d’énergie."

Que représente la religion pour vous ?

"Tout. Je suis chrétien avant d’être footballeur. J’essaie de prier au moins deux fois par jour."

Débattez-vous parfois de votre foi avec d’autres personnes ?

"J’en ai déjà parlé avec Hannes (Delcroix) qui est plutôt athée. J’en ai aussi discuté avec des équipiers et des amis musulmans. C’est comme ça qu’on apprend le plus. On parle, par exemple, de la prière, de comment un musulman peut prier dans certaines conditions. Ce sont de chouettes débats."

Comment expliquer que la religion est de moins en moins présente… sauf dans le foot ?

"Certains en font leur force. Nous les Africains, quand on réussit, on croit qu’on a sacrifié des choses ou qu’on a fait des trucs bizarres."

Vous parlez de rituels vaudou ?

"Ça existe encore chez les Africains. Beaucoup. Mais je n’en ai jamais été témoin."

Considérez-vous que Dieu a déjà tracé votre carrière ?

"Oui, exactement. Tout ce qui arrive arrive pour un but. Parfois, tu ne le comprends que plus tard."

Cette pensée ne vous pousse pas à vous relâcher ?

"Parfois j’ai envie de dire que Dieu fait en sorte que ça fonctionne pour moi mais en même temps un passage de la Bible dit : ‘Tu travailleras à la sueur de ton front. Tu dois charbonner."

Alexis Saelemaekers vous manque pour prier ?

"Il me manque tout court. Quand il est parti, j’ai réalisé à quel point on était toujours à deux. Quand je prenais ma douche, quand j’étais à table ou à la salle, il y avait toujours Alexis. Parfois je criais juste : Alexis, t’e s où ?’ Quand on est arrivés en équipe première, on combinait à deux comme des fous et le coach nous a dit ‘les autres ne jouent pas avec vous ?’"

Vous disiez ne pas être un sorteur. C’est toujours le cas ?

"Je préfère sortir… à la maison. Je n’aime pas sortir avec des gens que je ne connais pas. On est regardés et beaucoup de gens font attention à ce qu’on fait."

Vous êtes à l’opposé de beaucoup de joueurs qui s’affichent partout…

"On m’a souvent dit que j’étais différent des autres. Il y a la vie privée et ce que les gens peuvent voir."

Comment faites-vous pour gérer vos relations avec le sexe opposé en tant que joueur connu qui gagne bien sa vie et qui veut rester fidèle à sa religion ?

"Je crois en Dieu et je suis posé. Sinon je serais comme les autres. Ce serait un peu la folie ; on s’amuserait partout. Après, quand les équipiers me disaient de sortir après un match, je suivais. Je reste un jeune et je veux profiter. Mais je ne commence pas à danser sur les bars."

Pouvez-vous résumer votre ville de Verviers en un mot ?

"Magnifique. Il y a des gens géniaux, des gens fous. C’est difficile à expliquer."

Cela ne vous a pas fait mal quand on parlait de Verviers comme un berceau de l’extrémisme religieux ?

"Je ne l’ai pas mal vécu car les gens que je côtoie ont un grand cœur. J’y retournais quand il y avait toutes ces choses qu’on disait sur Verviers. Pour moi, aucune religion ne prêche la haine ou le fait de tuer des gens. Ces personnes qui se prétendent musulmans ne sont pas des musulmans."

Comment était votre enfance ?

"Magnifique aussi. Franchement, on ne roulait pas sur l’or mais sans manquer de rien."

Qu’avez-vous appris en grandissant dans un quartier chaud ?

"Tu es vite amené à fréquenter de bonnes personnes pour ne pas passer de l’autre côté. Ça t’aide pour le reste de ta vie de footballeur où beaucoup de gens t’approchent. J’ai appris à faire le tri. Tu sais qu’il y a deux côtés. Si tu choisis le mauvais, ne t’étonne pas d’être emmené dans un endroit bizarre."

Vous êtes actif socialement en Belgique mais vous vouliez aussi vous impliquer au Congo…

"On avait comme but d’apporter des vivres, de côtoyer des gens là-bas, de leur donner de la joie. À cause du Covid, on n’a pas pu voyager. Ce n’est que partie remise. Le Congo, c’est le pays du futur sans futur. Il y a beaucoup de choses à faire là-bas : trouver les bonnes personnes, planifier puis agir."

Cela vous fait plaisir de voir des Belges d’origine congolaise s’impliquer pour la RDC ?

"J’espère qu’on pourra tous se retrouver au pays pour le faire avancer. J’y pense pour plus tard. J’ai envie de m’y impliquer à fond. Pourquoi pas y passer quelques mois ou quelques années pour offrir au Congo ce que la Belgique m’a donné ?"

Et devenir président !

"Non, c’est trop dur. Je reste dans mon coin sans rendre de comptes à personne."

Qu’avez-vous pensé de cette prise de conscience de beaucoup de Belges du passé colonial du pays ?

"C’est un sujet difficile. Il faut prendre du recul avec ce genre de choses car ça peut créer de la haine. J’ai vu une prise de conscience collective. Des gens de toutes les origines veulent construire un monde meilleur, se soutenir et aller dans le même sens. J’ai aussi été touché par le mouvement Black Lives Matter. Je prends les choses à cœur mais je sais que dans ce monde, il ne faut pas toujours dire ce qu’on pense. Je n’ai finalement rien posté pour BLM sur les réseaux. Je ne suis pas allé manifester par crainte du Covid."

Avez-vous déjà été confronté au racisme ?

"Une fois avec des amis. On était allés jouer au parc. Une personne nous a dit : ‘allez vous laver.’ Je ne sais plus si on avait décidé de ne pas le calculer ou si on l’avait insulté. Mais j’ai oublié après cinq minutes. Les gens qui font ça sont des idiots et n’ont rien dans le cerveau."