Après quarante ans de règne, Uli Hoeness quitte vendredi la présidence du Bayern Munich, dont il a fait un géant européen du football, mais promet déjà de continuer à veiller sur son oeuvre "comme une poule sur ses poussins"!

Personnage explosif, exubérant et charismatique ("Je me fiche complètement de mon image!"), capable à la fois de colères homériques et de pleurer d'émotion, profondément humain mais impitoyable en affaires, ce fils d'un modeste charcutier a voué toute sa vie à une passion unique: son club.

"Maintenant que je n'ai plus de fonctions officielles, je vais repasser en mode attaquant!", a déjà claironné celui qui avait déclaré, les larmes aux yeux, qu'il "servirait le club jusqu'à (son) dernier souffle", dans son dernier discours en 2014 avant d'être envoyé en prison pour presque deux ans pour fraude fiscale.

"Chaque fois que j'entendrai ou lirai une attaque injuste contre le club, je le défendrai comme une poule défend ses poussins", ajoute, avec un sourire entendu, ce redoutable lutteur de 67 ans, qui n'a pourtant jamais donné l'impression, depuis des années, de retenir ses coups ou ses propos.

En réalité, cet ancien attaquant du Bayern, champion du monde 1974 dans la "bande à Beckenbauer", conserve bien une fonction officielle, comme membre du Conseil de surveillance, un organe de neuf personnes où il pourra toujours exercer son influence.

 "Mâle alpha"

Vendredi soir, l'assemblée générale élira son successeur, l'ancien patron d'Adidas Herbert Hainer. Evidemment adoubé par le "boss" qui, depuis des années, a placé des hommes à lui dans toutes les positions stratégiques, histoire de ne pas perdre trop vite le contrôle.

Hasan Salihamidzic, le directeur sportif? Désigné et défendu bec et ongles par Hoeness, qui s'est permis la semaine dernière de téléphoner en direct lors d'un talk-show télévisé pour fustiger les journalistes et consultants qui osaient critiquer son protégé.

Oliver Kahn, l'ancien gardien de but programmé pour prendre la suite de Karl-Heinz Rummenigge au 1er janvier 2022? Un coup tactique de Hoeness, qui voit en lui le parfait futur président du directoire, le poste de cheville ouvrière dans la structure du Bayern.

C'est lui aussi, d'ailleurs, qui avait choisi Niko Kovac, l'entraîneur évincé le 3 novembre, et qui l'a soutenu à bout de bras lors des différentes crises de son mandat. Y compris contre Rummenigge, l'autre homme fort du Bayern avec qui les relations n'ont jamais été simples. Même si leur passion commune pour le club a permis à ces deux "mâles alpha" de cohabiter, et d'agir de concert pour le bien du grand Bayern.

"J'ai choisi pour l'avenir des gens en qui j'ai confiance (...) Si je n'étais pas totalement convaincu par Hainer et Kahn, je me serais représenté", a martelé Hoeness voici quelques jours, sans faire mystère de son désir de voir "son" cap maintenu par la prochaine équipe dirigeante.

Son cap? Préserver le caractère "familial" du club, et son modèle économique quasiment unique à ce niveau: une croissance financée à 100% par les revenus propres, aucune dette, et le refus obstiné de laisser entrer au capital un mécène ou un investisseur tout puissant.

"Nelson Mandela du Bayern"

L'histoire commence en 1979, lorsque cet attaquant teigneux au regard d'acier voit sa carrière interrompue par une grave blessure. Bombardé manageur à 27 ans, il transforme peu à peu le club traditionnel en entreprise florissante, important des Etats-Unis des idées de marketing sportif inconnues alors en Europe, fondées sur l'âpre négociation de droits télés et le développement des produits dérivés.

En 2009, il succède à Franz Beckenbauer à la présidence.

En quatre décennies, il fait bondir le chiffre d'affaires de 12 millions de deutschmarks (6 millions d'euros) à 750 millions d'euros, dont 52 millions de bénéfices après impôts (exercice 2018-2019)! Sur la même période, les Bavarois remportent 58 titres, dont 24 Bundesliga et deux Ligues des champions (2001, 2013).

Hoeness, que Rummenigge avait un jour surnommé, avec humour, "le Nelson Mandela" du Bayern, n'aura commis qu'un seul faux pas, dans ses affaires privées: coupable d'une fraude fiscale de plusieurs millions d'euros, il a passé près de deux ans en prison de 2014 à 2016.

A son retour, il fut triomphalement réélu à la présidence du club, qu'il quitte aujourd'hui de son plein gré, auréolé en Bavière de l'aura d'un génie bienfaisant.