Petit manuel de survie à l’usage des clubs de D5 qui s’apprêtent à affronter un ténor.

Arsenal - Lincoln City. Le cinquième de Premier League contre le premier de la Vanarama National League, soit le cinquième échelon du foot anglais. Inutile de dire que sur papier, les bien nommés Amateurs risquent de prendre cher sur la pelouse de l’Emirates Stadium. Oui, mais, et si… Et s’ils parvenaient à créer l’exploit, après avoir éliminé Burnley sur son propre terrain ? Et s’ils arrivaient à profiter du trou d’air que traversent les Gunners pour s’offrir une demi-finale historique en FA Cup ?

L’histoire, Lincoln l’a déjà écrite, en devenant le premier club amateur à se qualifier pour les quarts de finale de la compétition. "On se disait qu’on avait une chance sur cent et heureusement, on a su la saisir", disait Danny Cowley, le coach de Lincoln après la qualif du 18 février. "C’est un miracle."

Un miracle que cette petite ville de moins de 100.000 habitants de l’est de l’Angleterre rêve de voir perdurer encore et encore. Mais pour tenter de venir à bout d’Arsenal, même en plein doute, il n’y a pas 10.000 solutions.

La DH a donc demandé à trois coaches de nos D3 amateurs, l’équivalent de la D5, comment ils aborderaient un choc face à un ténor belge avec leurs gars. Mental, physique, tactique, jour J : voici leurs clés pour préparer au mieux un match forcément spécial.

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Le mental : "Je coache un jeune club, malgré le passé du club montois. Si on jouait un quart de finale de Coupe de Belgique, je dirais à mes joueurs qu’on est en train d’en écrire l’histoire. Et que si on est arrivé jusque-là, c’est qu’on le mérite et qu’on n’a rien à perdre. Rester concentré ? Oui, mais est-ce la concentration qui fait qu’on est performant vu les circonstances ? Honnêtement, je ne pense pas. Il faut justement se servir de cet enthousiasme, de cette ferveur pour que les gars se surpassent et créent une solidarité. Oui, ils attendent depuis un mois, mais c’est le match de leur vie ! Contre Anderlecht, j’aurais l’ambition de gagner, car tout peut s’enchaîner. Aussi par respect pour les supporters, les dirigeants, le staff, même la famille, etc. Tout ces gens qui te soutiennent, il faut leur faire honneur. Certains auraient peur d’un tel adversaire ? Alors ils doivent arrêter le foot. Je ne peux pas croire qu’un joueur de cette équipe appréhende le match en se disant qu’ils vont prendre une raclée."

L a tactique : "C’est plus facile. Car si on joue dans les premiers tours de Coupe, on affronte des équipes moins connues. Ici, on se mesurerait à un grand nom. Tous mes gars, je suis sûr qu’ils regardent les résultats d’Anderlecht, de Bruges ou du Standard. Il y a sûrement des fans d’Arsenal à Lincoln. Les analyses tactiques seront partout. Donc, il n’y a pas de surprise. Mais ce n’est pas la tactique qui fera la différence. Mais la qualité individuelle, collective, la force physique. Il faut s’appuyer sur le collectif et je dirais aussi une pincée d’audace. C’est dans mon caractère. Je les prépare à ça : la chance sourit aux audacieux. Si on est bien organisé mais qu’on ne fait que défendre, on ne met pas l’autre en difficulté. Il ne faut rien regretter."

Le physique : "Non, il ne faut pas tout changer. Il ne faut pas se focaliser sur un seul match, car il y a un championnat à jouer. Ici, Lincoln est premier, en plus. Un parcours en Coupe, c’est la cerise sur le gâteau."

Le jour J : "Je leur parlerais de l’instant présent, je leur dirais de regarder où ils sont et d’où ils viennent. Et par rapport à cela, de donner le maximum. Mais difficile pour eux de se concentrer. Ils vont arriver au stade, faire des selfies . C’est logique. Ce match, on l’aborde comme une récompense. Il faut en profiter, car il faudra s’en souvenir."

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Le mental : "La chose qui importe le plus dans un tel match, c’est l’envie. Tout est possible sur un match, et l’équipe la mieux armée n’est pas forcément celle qui gagne. L’équipe supérieure peut également montrer un peu de suffisance. Alors que l’autre c’est le match de sa vie. Il faut en tout cas jouer chaque match pour le gagner, pas avec la peur au ventre, sinon on ne vit que de regrets. On a un bel exemple avec le Barça ! Il faut jouer comme si c’était son premier match en Diablotins ou son jubilé."

La tactique : "C’est plus simple à préparer, car on connaît mieux les grosses équipes. On les voit à la télévision. Mais, on a beau les connaître, les faits du match peuvent tout changer. Si on se prend un goal au bout de cinq minutes, cela change la donne. Il faut rester bien organisé, bien compact, pour ne pas encaisser dans le premier quart d'heure. Et aussi pour empêcher certains angles de passe pour se mettre en place sur le terrain."

Le physique : "Là, on ne peut rien faire. On ne va pas augmenter ses entraînements parce qu’on joue contre une équipe plus prestigieuse. Le tout est à nouveau de rester le plus compacts possible, pour éviter la multiplication des courses. Moins on est organisés, plus les autres peuvent trouver les intervalles et c’est là que ça devient compliqué."

Le jour J : "Ah, mais c’est le plus facile pour un coach. Bizarrement, il n’y a jamais de blessés dans ces cas-là (rires) ! Quand on joue contre une telle équipe, la motivation surgit évidemment d’elle-même. Il y a le public, la qualité de la pelouse, le fait de jouer contre ses idoles. Il faut, dès lors, profiter de l’instant présent. Dans le monde du foot, il y a peu de bons moments, donc, quand on en vit, il faut les ressentir à fond. Je ne pense vraiment pas que les joueurs soient forcément impressionnés par le décor. Car, pour arriver à cela, ils sont passés par pas mal d’obstacles. Cela signifie que l’équipe est composée de véritables compétiteurs."

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Le mental : "Le premier travail mental est à opérer chez le coach. Nous, les entraîneurs des divisions inférieures, on est des passionnés. Il faut digérer la situation et garder tout ce qui est émotionnel en nous pour regarder ce match comme un autre. Et savoir comment faire passer notre message. Il faut évaluer le pourcentage de réussite, pour savoir comment aborder la rencontre. Faire comprendre aux joueurs que même si c’est compliqué, il y a quelque chose à jouer. Mais que cela peut aussi s’avérer être une grosse désillusion. Après, savoir qu’on peut perdre lourdement et que c’est logique aide à mieux digérer par après. Au niveau de la motivation, je peux vous dire qu’il y a aucun problème ! Mais il faut travailler ensemble, gérer tout ce qui est émotion. En temps normal, quel que soit le niveau, écarter des joueurs est déjà difficile. Ici, il va falloir briser des illusions. Et le coach va devoir récupérer les déçus en championnat. Un match comme ça aura un impact sur la suite de la saison. Le travail mental est plus simple en amont, car tout le monde est en émoi."

La tactique : "Il faut établir un plan de jeu précis pour sortir un résultat. Cela dépend de la volonté première. Va-t-on y aller pour limiter la casse ? Ou se montrer et jouer son va-tout en se disant que l’autre va faire tourner son noyau et risquer alors de prendre un 5, ou 6-0 ? On peut établir un plan spécifique et faire la différence sur quelques actions. Ou jouer son jeu à fond et advienne que pourra. Le plus évident est d’avoir une grosse organisation et de jouer le contre pour tenter de se qualifier. Plus le match va avancer, plus l’autre va s’énerver et les chances de qualification vont augmenter. Il faut aussi bénéficier de ce brin de chance et surtout être solidaire, car avoir un gros état d’esprit est la clé."

Le physique : "Il peut y avoir un travail spécifique. On joue sur un grand terrain, donc il faut se préparer à ce que les joueurs subissent une grosse débauche d’énergie. On peut dès lors donner plus de récupération aux joueurs, afin qu’ils soient plus frais le jour J. Mais on ne prépare pas un noyau en une semaine. C’est une évalutation générale. Il faut peut-être plus leur faire bosser l’aspect jeu que le physique, pour leur sortir ce match de l’esprit."

Le jour J : "Je leur dirais que quels que soient les noms, ce sont des humains qui ont deux bras et deux jambes. Peut-être que chez eux, la motivation est moindre, car c’est un match moins important et qu’ils sont dans la facilité. Sur un terrain, il n’y aura jamais que onze gars contre onze autres. Il faut avoir du respect pour l’adversaire, mais pas trop, sinon, on se fait manger. Tout peut arriver. Je suis sûr et certain que le coach de Lincoln va évoquer Barça-PSG. Certains auront peut-être le trouillomètre à 0 en démarrant le match et pourraient passer à côté à cause du stress. Mais je vois mal un joueur louper une telle opportunité à cause de la peur."