La poussière se soulève des pelouses en mauvais état, les tribunes vétustes sont aussi clairsemées que la rue au moment où les colts s'apprêtent à parler. En vrai, le Calcio a tout du western-spaghetti. Au sommet du game dans les nineties, le championnat italien est passé de mode, ringardisé par les blockbusters de la Premier League, le très esthétique cinéma d'auteur espagnol et même les films d'ados en pleine orgie de buts estampillés Bundesliga.

Pourtant, comme le western-spaghetti, la Serie A a quelque chose d'indémodable. Un charme qu'on ne retrouve pas hors de la Botte. De l'expérimentation tactique, avec du 3-5-2 à foison et un Conte qui parlait même de tenter un 3-3-4 avec sa Juve. Des décisions arbitrales qui font la Une des feuilles roses de la Gazzetta, chacun argumentant à foison, images à l'appui, pour dire que son club est le plus défavorisé - et les Interistes sont spécialistes en la matière. Et des joueurs magiques évidemment, d'un Balotelli aussi fantasque que génial à un Pirlo que les années rendent toujours plus beau, en passant par les mythiques Totti et Zanetti ou les buteurs teutons Klose et Gomez.

Cette saison encore, et bien plus que lors des dernières années, le Calcio sera un film de 38 fois nonante minutes palpitant, une succession de duels au colt avec une distribution de haut vol. Inventaire des acteurs qui occuperont le haut de l'affiche.

 

La Juve tire plus vite que son ombre

Dans cette jungle du far-west, la Juve fait office d'US Marshall. Depuis deux saisons, les Bianconeri et leur tenue de bagnards font la loi dans le Calcio, à coups d'ouvertures géniales d'Andrea Pirlo, d'arrêts précieux de Gigi Buffon et de buts venus de partout, malgré des attaquants pas franchement saignants dans la zone de vérité.

Et Antonio Conte ne veut pas s'arrêter là. Le Mister au regard glacial rêve d'Europe, et ses dirigeants lui ont donné les moyens d'aller jouer du colt dans la catégorie au-dessus. Balayée par le Bayern l'an dernier, la Juve s'est renforcée devant avec les arrivées de Llorente mais surtout, de Carlos Tevez. Et comme c'était un peu court derrière, quand un membre de l'excellent trio Chiellini-Bonucci-Barzagli manquera à l'appel, Conte pourra lancer Angelo Ogbonna, arraché au rival du Torino contre 15 plaques.

Postes doublés, un attaquant de classe mondiale et aucune perte notable: cette Juve-là est prête pour faire la loi, et mettre l'Italie à sa botte pour la troisième année consécutive. Méfiance, toutefois. Parmi les 19 desperados qui veulent la peau du shériff, certains ne tirent plus avec un vieux colt poussiéreux.

 

Florence artistique, Naples volcanique

Les deux principaux challengers de la Juve ne se trouvent ni à Rome, ni à Milan. C'est tout d'abord dans la ville des arts, sur la pelouse du stade Artemio Franchi, qu'il faut se rendre pour voir ce qui se fait sans doute de plus beau de l'autre côté des Alpes. Là, au milieu des chefs d'œuvre de Michelangelo, il y a la Fiorentina de Vincenzo Montella. Le 3-5-2 mis en place par l'Aeroplanino faisait déjà rêver les amoureux du beau jeu l'an dernier, mais il lui manquait un tueur de sang froid.

Son chasseur de primes, la Viola est allée le chercher en Bavière. Un certain Mario Gomez, avec un look à tourner dans un porno vintage mais surtout, une capacité à marquer des buts qui fait passer le club florentin de candidat au podium à candidat au titre. Surtout que Joaquin et Ilicic ont également débarqué à Florence, et que le retour de Giuseppe Rossi après ses blessures à répétition fait presque oublier que la Viola a perdu Jovetic cet été. Mis sur orbite par le divin Borja Valero et la cheville ouvrière David Pizarro, cet arsenal offensif va faire des dégâts.

Bien plus au sud, il faudra une nouvelle fois tenir les bouillants napolitains à l'œil. Cavani et Mazzarri partis, le président De Laurentiis a carrément arraché les cordons d'une bourse bien remplie pour éviter un rôle de figurant sur les scènes nationales et européennes.

Marek Hamsik - qui a prolongé, bien décidé à devenir la bandiera des Parnetopei - a ainsi vu débarquer, dans les valises de Rafael Benitez, une flopée de latinos: Higuain, Albiol, Callejón et Reina sont arrivés avec le coach aux allures de prof de maths, tout comme notre Dries Mertens national, qui devra sans doute ronger son frein dans l'ombre d'Insigne en début d'exercice.

Suffisant pour aller braquer le Calcio au nez et à la barbe de la Juve? Pas sûr, surtout que Benitez est plus réputé pour ses gros coups en Coupe d'Europe que pour sa régularité en championnat (pas un seul titre de champion depuis 2004). Mais bon, une petite place dans le dernier carré en C1, De Laurentiis et les tifosi ne cracheraient pas dessus.

 

Milan au gros calibre, l'Inter tire à blanc

Le mercato du Milan? Quel mercato? Depuis début juillet, les Rossoneri n'ont enregistré que deux arrivées: celle de Matias Silvestre, passé du statut de bon défenseur à celui de bidone en une saison chez le voisin honni, et celle d'Andrea Poli, médian relayeur intéressant, mais loin d'être un nom qui fait soulever les foules.

Reste que ce Milan a belle allure. Avec El Shaarawy et Balotelli devant, ça risque de flinguer à San Siro. Si Super Mario continue sur sa lancée de la saison dernière - 12 buts en 13 matches, merci pour lui -, le Milan pourrait bien se mêler à la lutte pour le titre, lui qui a accroché le podium in extremis la saison dernière après un départ aussi lent que ceux de l'Usain Bolt des débuts. Parce que même sans gros transfert entrant, les Rossoneri ont de la gueule. Boateng pour perforer, Montolivo qui assume de mieux en mieux son statut de nouveau Pirlo, et Abate et De Sciglio qui n'occupent pas les flancs défensifs de la Nazionale par hasard.

Et puis, le numéro 9 n'a toujours pas été attribué. Étrange. Et connaissant le don de Galliani pour endormir le marché avant de sortir un gros coup en fin de mercato, difficile de croire que rien ne bougera à Milan avant la fin des emplettes estivales.

Même ville, même stade, mais autres ambitions au sein d'une Inter qui entame l'an II de sa reconstruction. Ou plutôt l'an I bis, puisque Stramaccioni n'a pas été conservé, et a laissé sa place au magicien napolitain Walter Mazzarri, chargé de relancer la machine nerazzurra. En attendant les éventuels fonds indonésiens - le milliardaire Thorir est en négociations depuis plusieurs semaines pour racheter le club -, Mazzarri doit se contenter de jeunes promesses pour toutes recrues majeures: Icardi est arrivé de Gênes, Taïder de Bologne, Belfodil de Parme et Laxalt d'Uruguay, tandis que l'expérimenté Campagnaro a suivi son coach à bord de son vol Naples-Milan pour venir faire parler son métier devant le meilleur gardien de la Botte, Samir Handanovic.

Une équipe qui aurait sans doute de l'allure dans deux ou trois saisons, mais cette année, ça donnera quoi? Après son explosion en plein vol au soir de son succès en finale de la Ligue des Champions, l'Inter tente toujours de recoller les morceaux, et entame une énième reconstruction qui devra au moins la mener à une qualification européenne. Ca commencera sans Milito et Zanetti, blessés de longue date et pour lesquels tous les tifosi espèrent qu'ils retrouveront leur niveau d'antan.

Avec ses jeudis libres de toute obligation continentale, l'Inter pourra cependant se concentrer sur le championnat, et Mazzarri a la réputation de tirer le maximum de son potentiel offensif. Ceci dit, même la troisième marche du podium devrait être trop haute pour des Nerazzurri qui n'ont plus les moyens de sortir l'artillerie lourde. L'Inter reste la dernière équipe italienne à avoir conquis l'Europe, mais ne sera sans doute pas la prochaine.

 

Rome, éternelle perdante?

La Ville éternelle attend, elle, de retrouver l'ivresse de la Ligue des Champions depuis le printemps 2011 et une élimination prématurée de la Roma face au Shakthar. La Louve, justement, s'est offert un lifting cet été, en confiant le costume de Mister au Français Rudi Garcia. Rayon bonnes nouvelles, le club a fait rentrer 50 millions dans les caisses avec les départs de Marquinhos et d'Osvaldo. De quoi s'acheter, enfin, un gardien digne de ce nom, le sosie raté du Stekelenburg infranchissable du Mondial 2010 ayant enfin déménagé définitivement. C'est donc Morgan De Sanctis qui gardera la cage giallorossa.

Pour le reste, la Roma a embrigadé Benatia pour renforcer sa défense aussi perméable que des chaussures en toile, Strootman pour inspirer l'entrejeu et Gervinho pour dynamiter les flancs. Sans oublier le pari Maicon, fantômatique à City mais qui fut, il n'y a pas si longtemps que ça, le meilleur latéral droit de la planète. Plus qu'à réussir à intégrer Totti dans le 4-3-3. Pas évident, mais inévitable si Garcia veut rester plus de trois mois sur le banc de l'Olimpico.

Côté laziale, le tableau n'est pas plus radieux. On peut déjà vous dresser le profil de la saison des hommes de Petkovic. À un moment, ils vont squatter les premières places, flinguant tout ce qui bouge jusqu'à ne plus avoir de cartouches dans le barillet. Et puis, logiquement, ils ne seront plus qu'un oiseau pour le chat, dégringolant pour finalement accrocher in extremis une place en Europa League.

Pourtant, avec Miroslav Klose, les biancocelesti ont l'une des plus fines gâchettes de la Botte, mais il faut du monde pour mettre des cartouches dans le barillet allemand. Et à part un Candreva qui préfère tirer des quarante mètres ou un Hernanes aussi génial que lent, les pourvoyeurs de bon ballon ne sont pas légion. Atomisée en cinq minutes chrono par la Juve en Supercoupe, la Lazio devra réagir, et mettre un peu de vitesse dans son entrejeu - Biglia n'aidera pas beaucoup, pour ça - pour éviter de voir leur excellent portier Marchetti une nouvelle fois criblé de balles en fin de saison.

 

Et les autres ?

Dans les treize autres formations qui occuperont sans doute le bas de l'affiche du Calcio cette saison, il faudra évidemment jeter un œil du côté du Frioul et d'Udine, où Antonio Di Natale va à coup sûr planter une quinzaine de buts, comme d'hab.

Quoi d'autre? Ah oui, des derbys! Celui de Vérone, qui sentira bon la poudre, entre la bande à Cyril Théréau du Chievo et les bouillants supporters du Hellas, tout heureux de pouvoir compter sur un trio Jankovic - Toni - Longo (prêté par l'Inter) en front de bandière. À Gênes, la Samp' a perdu une bonne partie de son arsenal offensif, pendant que le Genoa récupérait sa dizaine de joueurs en prêt, comme tous les ans.

Rien de terrible à se mettre sous la dent non plus du côté de Bergame, où la recrue-phare de l'Atalanta s'appelle Mario Yepes, ni à Bologne d'ailleurs. Finalement, le frisson pourrait venir des iles: les Sardes de Cagliari ont réussi à ne pas encore vendre leurs stars Agazzi, Nainggolan, Sau et Pinilla, tandis que les Siciliens de Catane, brillants l'an dernier grâce à leur colonie argentine, devront digérer le départ en Ukraine du virevoltant Alejandro Gomez.

Du côté des promus, outre le Hellas, Livourne accueille les jeunes de l'Inter en prêt (sans option d'achat, Moratti apprenant quand même parfois de ses erreurs), et Sassuolo sert de terre d'adoption à plusieurs tauliers de Serie A comme Acerbi, Reto Ziegler ou Antonio Rosati.

Restent un Torino privé de Jean-François Gillet et dépourvu de toute autre ambition que le maintien. Et Parme évidemment, qui réussit l'un des beaux coups du mercato en récupérant Cassano dans la transaction avec l'Inter pour Belfodil.

Alors oui, les difficiles pourront affirmer que les recrues-phares du mercato de la Botte sont surtout des mecs devenus indésirables ailleurs. Et ils auront sans doute raison, parce que Tevez, Gomez et Higuain n'étaient franchement pas des indéboulonnables dans leurs clubs respectifs. Il n'empêche que pour voir les coups de canon et de folie de Balotelli, les ouvertures délicieuses de Pirlo, les amours de déplacements dans l'intervalle de Borja Valero, les pouces en bouche de Totti ou les raids incessants sur le flanc de l'infatigable Zanetti, c'est la Serie A qu'il faudra regarder. Avec une musique d'Ennio Morricone en fond sonore, évidemment.

Guillaume Gautier