C'est l'une de ces histoires qui tient plus du conte de fées que de la carrière footballistique. Une success-story qui pourrait faire l'objet d'un énième film raté sur le ballon rond. Rickie Lambert, 31 ans, est monté peu après l'heure de jeu sur la pelouse de Wembley, lors de la rencontre entre les meilleurs ennemis anglais et écossais. 166 secondes et un coup de tête plus tard, l'attaquant de Southampton offrait la victoire aux siens sur sa première touche de balle.

Même le principal intéressé n'aurait pu l'imaginer douze ans plus tôt, alors qu'il travaillait encore à mi-temps dans une usine de betteraves. "Rickie Lambert prouve que tout est possible", a d'ailleurs déclaré Steven Gerrard après la rencontre. Retour sur une ascension lente et atypique vers les sommets du foot anglais.

 

De l'usine à champions à l'usine de betteraves

L'histoire de Rickie Lambert se conjugue avec la ville de Liverpool. Plus de 31 ans avant d'avoir smashé le cuir propulsé sur son crâne par ce Toffee de Leighton Baines, c'est dans la cité des Beatles qu'est né Rickie Lee Lambert, le 16 février 1982, à l'époque où les Reds empilaient les titres comme des bouquins sur une table de nuit.

Seize ans plus tard, le gamin quitte les rives de la Mersey pour Blackpool, où il signe un contrat en août 1998. À peine plus âgé que lui, un certain Michael Owen a explosé à la face de la planète foot lors du Mondial français. Rickie espère sans doute en faire autant, mais sa montée vers les sommets du football britannique sera moins fulgurante que celle du Ballon d'Or le plus improbable du XXIe siècle.

Trois rencontres sur le banc des Seasiders plus tard, Lambert se retrouve sans contrat à la fin de l'année 2000. Viré de Bloomfield Road, le robuste attaquant reste quatre longs mois sans employeur avant de rejoindre Macclesfield Town, en D3 anglaise. Prêt à tout pour le football, Rickie accepte un contrat misérable. Pour vivre décemment, il est donc contraint de travailler à mi-temps dans une usine de betteraves, histoire de gagner 20 livres supplémentaires chaque jour.

 

Rickie chez les Hatters

Lambert monte neuf fois sur le pré en fin de saison, et devient un titulaire à part entière la saison suivante. Directement, le gamin de Liverpool fait ce qu'il sait faire le mieux: marquer. Quarante matches et dix buts plus tard, l'attaquant déménage encore, direction Stockport cette fois, contre 350.000 euros.

En trois saisons chez les Hatters, surtout connus pour avoir accueilli George Best sous leur vareuse bleue, Rickie marque des buts, mais pas assez les esprits. Résultat: son contrat n'est pas prolongé à l'été 2005, après une dernière saison bouclée avec seulement quatre roses à la boutonnière. Direction Rochdale et la League Two, quatrième division anglaise.

Comme toujours, les débuts de Rickie se font en mode "rôdage". La machine n'est pas encore affûtée, mais claque tout de même six buts en quinze rencontres. Mais ce n'est rien à côté de ce que l'attaquant, désormais âgé de 23 ans, réserve aux fans du Dale l'année suivante: avec 22 buts et 15 assists en 46 rencontres, Lambert crève l'écran et tape dans l'œil des Bristol Rovers.

 

Un million de livres en D3

Bristol a beau être la quatrième plus grande ville d'Angleterre, ses deux clubs (Rovers et City) sentent quand même furieusement la lose. Jamais la ville n'a connu la Premier League, et les Rovers sont enlisés dans une League Two bien trop petite pour leur Memorial Stadium et ses 11.000 places souvent occupées lors des rencontres à domicile.

En trois saisons, Rickie Lambert monte en puissance pour devenir peu à peu la coqueluche des Pirates. Sa première année est marquée par neuf réalisations, mais surtout une victoire dans les barrages qui permet au club d'accéder à l'étage supérieur. Deux saisons après son départ de Stockport, Lambert retrouve donc la League One, avec plus de succès que la première fois.

Quatorze buts en 2007/2008, puis trente la saison suivante. Lambert a 27 ans, et il hante les cauchemars de tous les défenseurs de D3 anglaise. De quoi faire la Une des journaux locaux, et surtout attirer la convoitise des grosses écuries perdues dans la réserve de l'antichambre de l'élite. Et parmi celles-ci, il y a Southampton.

Les Saints viennent alors d'être rétrogradés en League One, en proie à des difficultés financières. La faute à un St Mary's Stadium aussi beau que cher, et plus souvent à moitié vide qu'à moitié plein depuis la descente en Championship en 2005. En juillet, cependant, le Suisse Markus Liebherr rachète le club, avec le souhair de retrouver le plus vite possible la Premier League. Et pour y arriver, autant prendre ce qui se fait de mieux dans une League One qu'il faut quitter au plus vite.

 

Saint Rickie et ses buts

Après un bras de fer terrible avec Bristol, Rickie Lambert rejoint donc les Saints contre la somme d'un million de livres, incroyable à ce niveau. Un transfert que Southampton n'aura pas à regretter puisque, dès sa première saison dans l'Hampshire, Lambert empile 30 buts et 13 assists. Monstrueux, mais insuffisant pour gratter la sixième place synonyme de barrages.

Ce n'est que partie remise. Un an, 21 buts et 16 assists plus tard, Lambert emmène les Saints vers une deuxième place synonyme de promotion. Et la belle histoire se poursuit en Championship la saison suivante. Lambert marque, marque et marque encore. 27 buts, dont quatre coups du chapeau, et 18 assists qui lui permettent de décrocher les titres de meilleur buteur et de Joueur de l'année. Des stats hallucinantes qui permettent à Southampton de retrouver une Premier League que Rickie va enfin découvrir. À trente ans.

Chez les Saints, beaucoup se posent alors la question: ce mec un peu rustre, qui marque des buts de raccroc mais est incapable de prendre un lourd arrière central de vitesse ou de dribbler un plot, va-t-il pouvoir s'imposer dans une Premier League qui fait la part belle aux joueurs spectaculaires et aux transperceurs de défense? La direction est sceptique, et transfère quelques avants pour étoffer son registre. Résultat des courses: à l'heure d'entamer la saison face à Manchester City, le tenant du titre, Rickie est assis sur le banc de touche.

 

La Premier League à trente ans

55e minute, le quatrième arbitre de l'Etihad Stadium affiche le numéro 7 sur son panneau lumineux. Rickie Lambert entre sur le pré, et dans le grand bain de la Premier League, à la place de ce Jay Rodriguez recruté pour toutes les qualités que le Britannique n'a pas. Mais trois minutes plus tard, c'est bien Rickie qui marque le premier but des Saints pour leur retour en Premier League, d'une frappe dans le coin droit qui ne laisse aucune chance à Joe Hart.

La chance du débutant? Plus personne ne le croit au bout de cinq rencontres. Début septembre, Lambert ouvre le score contre Man U d'un coup de tête surpuissant à l'entrée du petit rectangle. Deux semaines plus tard, il claque un doublé face à Aston Villa. Pas très esthétique, mais diablement efficace. Avec 15 buts et 8 assists pour sa première saison au sein de l'élite, Rickie est directement impliqué dans 23 des 49 buts inscrits par les Saints. Alors, même s'il fête ses 31 ans au mois de février dernier, certains commencent à parler d'équipe nationale.

 

166 secondes chrono

Une consécration qui arrive la semaine dernière, sous forme d'un courrier déposé dans la boite aux lettres du joueur et marqué du prestigieux sceau des Three Lions. Privé de Sturridge et de Carroll, Roy Hogdson offre une première sélection au trentenaire, qui ne l'apprend que plus tard, en consultant son téléphone. Ce bon vieux Rickie était au chevet de sa femme, qui mettait au monde leur troisième enfant. Plutôt une bonne raison pour ne pas relever son courrier.

Le rêve ne s'arrête donc pas là. À la 67e minute, le plus vieux des rookies remplace Wayne Rooney. En 166 secondes chrono, Rickie Lambert écrit un nouveau chapitre de son conte de fées made in England. L'improbable attaquant british offre la victoire aux Three Lions, et dépose sa carte de visite devant toute la nation. Et la folle histoire de Rickie pourrait bien continuer encore quelques temps. Ils ont des betteraves, au Brésil?

Guillaume Gautier