Dix mois plus tard, le football gallois souffre encore du suicide de son icône et ex-sélectionneur. Avec une question qui reste sur toutes les lèvres : pourquoi ?

CARDIFF Le terrain de football est là, en pleine campagne. Presque au milieu de nulle part. Les Gallois s’entraînent chaque jour depuis lundi sur le site du château d’Hensle, à une demi-heure de route du centre de Cardiff.

Dès le début de la séance, l’ambiance est studieuse. Pas un éclat de rire. Uniquement de la concentration. Les joueurs suivent les ordres de leur préparateur physique sans broncher. L’un des deux supporters présents à l’entraînement, dans la vingtaine, et débraillé, nous murmure : “C’est toujours comme ça. Quelque chose s’est cassé avec la mort de Gary Speed. Les joueurs l’adoraient, comme homme et comme sélectionneur. Ils ont toujours son décès en tête, ils ne s’amusent plus.”

Le raccourci est sans doute un peu facile. Mais il est évident que les joueurs de la sélection galloise ont tous été profondément marqués par cette triste journée du 27 novembre. Ce matin-là, l’épouse de Gary Speed le retrouve pendu dans son garage. Deux sentiments se sont emparés du pays de Galles quand la nouvelle s’est répandue. D’abord, la tristesse. Les Red Dragons venaient de perdre l’une de leurs plus brillantes icônes, qui avait porté très haut les couleurs galloises à travers toute l’Angleterre, de Leeds à Newcastle. Speed était une denrée rare dans le football actuel : une star humble.

Puis la douleur a très vite été accompagnée d’un sentiment d’incompréhension. Pourquoi cet homme de 42 ans à qui tout réussissait avait-il décidé de mettre fin à ses jours ? Cette question reste à ce jour sans réponse.

John Richardson, dont nous avons croisé la route à Cardiff, était un ami proche de Speed. Ce journaliste a même écrit sa biographie et attend le feu vert de sa veuve pour la publier.

“Cela aurait été plus facile pour tout le monde si Gary état décédé dans un banal accident de voiture” , explique Richardson, encore très touché au moment d’évoquer son ami. “Cela aurait été tragique mais compréhensible. Mais ici, les questions continuent à trotter dans les têtes. Famille, amis, joueurs de la sélection avons tous le même sentiment : c’est comme si on avait été volé.”

“Nous ne saurons jamais ce qui s’est passé. Point” , a répondu un dirigeant de la Fédération galloise, qui n’avait nullement l’intention de s’épancher sur ce sujet délicat. Car vu la chape de plomb qui a pris place sur le football gallois depuis l’an passé, peu de gens veulent encore parler du suicide de Speed. Le deuil ne semble pas terminé. Sportivement non plus, d’ail-leurs. Le drame du 27 novembre a aussi eu des répercussions sur la pelouse.

Pendant ses 20 mois passées à la tête de la sélection, Speed avait fait des miracles. Grâce à des victoires sur l’Irlande, le Monténégro, la Suisse, la Bulgarie et la Norvège – quelle série ! –, les Gallois étaient passés de la 117e à la 45e place au classement Fifa. C’est, à ce jour, le saut le plus spectaculaire de l’histoire du football.

L’optimisme était de retour et le pays se mettait à croire au rêve de Speed : une qualification pour un grand tournoi après laquelle le pays de Galles court depuis 1958.

“Gary nous avait rendu la foi” , témoigne Iwan Roberts, ex-équipier de Speed en sélection galloise. “Avec lui, l’équipe marquait, gagnait et le faisait avec style. C’était fantastique.”

Mais depuis la mort de Speed, c’est le grand vide. Avec Chris Coleman, les Red Dragons ont perdu trois rencontres de rang sans marquer le moindre but.

Kevin Ratcliffe, autre ex-vedette du football gallois, a bien du mal à expliquer ce phénomène : “Gary avait changé la mentalité. Il avait réussi à faire comprendre aux joueurs quelle importance cela avait de porter les couleurs de son pays. Depuis que Gary n’est plus là, cette volonté a disparu.”

“C’est parce qu’à chaque rencontre du pays de Galles, le souvenir de Gary va remonter à la surface” , affirme Iwan Roberts. “Mais le plus bel hommage que les joueurs pourraient lui faire, c’est de croire à nouveau en leurs chances. De jouer sans peur. Et de se qualifier pour le Mondial 2014.”

Ce n’était pas son intention, mais Gary Speed a peut-être emmené dans sa tombe les derniers espoirs du football gallois...



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