Avant la finale de la Ligue des Champions, nous avons rencontré Jean-Pierre Meersseman, le médecin des Rossoneri

ENVOYÉ SPÉCIAL EN ITALIE CHRISTOPHE BERTI

MILANELLO Jean-Pierre Meersseman, vous être le responsable du service médical de l'AC Milan et initiateur du projet Milan Lab. En quoi cela consiste-t-il?

«En fait, je me suis rendu compte en arrivant au club qu'une grosse partie du travail était fondée sur le bon sens, le feeling. Quand je demandais aux dirigeants comment ils avaient gagné des trophées, pourquoi Van Basten était plus fort que les autres, leurs réponses étaient imprécises, non scientifiques. J'ai simplement essayé de porter un regard de spécialiste sur un milieu où beaucoup d'argent est en jeu.»

Et vous avez tout changé...

«On travaille désormais selon trois axes: le structurel/fonctionnel, la biochimie et le mental. Cela peut paraître compliqué mais dans les faits, il s'agit de récolter le maximum de données sur tous nos joueurs. Chaque quinzaine, le noyau complet passe une batterie impressionnante de tests, en laboratoire et sur le terrain, des tests physiques, psychologiques, techniques, etc. Et les joueurs sont sous contrôle permanent. Pour chacun, je dispose de... 5.000 données, traitées dans un système informatique exclusif mis au point avec des sociétés américaines et analysées à Cambridge. À la fin du mois de juin, nous aurons une évaluation globale sur un an mais les résultats partiaux sont déjà très intéressants.»

Quel est le but du système?

«Éviter les blessures! Pour la première fois dans l'histoire du club, aucun joueur de l'AC Milan n'a subi de blessure musculaire cette saison, alors que l'année passée, l'infirmerie était remplie. Les entraînements n'étaient pas bons, on a tout changé et l'état de forme des troupes prouve que j'avais raison.»

Comment se déroulent les séances d'entraînement?

«Tous les entraînements sont individuels. Courir tous ensemble autour d'un terrain, pour des sportifs du plus haut niveau, c'est ridicule. Comme s'entraîner deux fois par jour, par exemple, sauf durant la préparation. Après une heure et demie, le corps ne réagit plus convenablement. Nous disposons donc de... sept préparateurs physiques, sur le terrain avec les joueurs.»

Comment réagit l'entraîneur à votre méthode?

«Au début, il était sceptique, mais sans vouloir l'offenser, il n'a tout simplement pas les capacités pour décider à ce niveau. Les entraîneurs, ce sont souvent d'anciens joueurs, qui ont terminé l'école moyenne dans le meilleur des cas et qui ont suivi 120 heures de cours à Coverciano pour avoir un diplôme. Moi, j'ai 32 ans d'expérience et 140.000 patients traités. Je ne discute pas de tactique, il ne discute pas de médecine. Je ne décide pas qui joue à l'arrière droit ou au centre-avant mais c'est moi qui lui dis si un joueur est prêt à jouer ou pas.Je pense qu'il faut aller, dans le club, vers une spécialisation encore plus poussée des fonctions. Toujours dans le but de rendre le système plus scientifique, plus sérieux.»

Et les joueurs? Maldini n'a pas attendu vos 5.000 tests pour avoir une carrière extraordinaire...

«C'est vrai et au début, ils se posaient tous des questions. Mais au- jourd'hui, vu les résultats, ils sont enthousiastes! Maldini était dans le creux, il fait une de ses meilleures saisons et a signé un nouveau contrat, notamment grâce à Milan Lab. Costacurta avait arrêté, aujourd'hui, il court comme un lapin. Seedorf était sur le banc à l'Inter et aujourd'hui, il joue comme un dieu. Celui-là, il vient même faire des tests quand ce n'est pas nécessaire...»

Combien coûte votre jouet?

«L'investissement pour la mise en place du système, c'est 3 millions €. Il y a une vingtaine de personnes dans l'équipe: un mathématicien, un expert en biomécanique, six physiothérapeutes, sept docteurs, etc. C'est beaucoup d'argent mais le système est exclusif et breveté: des équipes de NBA ou de football américain sont déjà intéressées pour l'acheter. Et quand on joue certains matchs qui valent des dizaines de millions, l'investissement vaut la peine. D'autant qu'il a un rôle à jouer dans les futurs transferts, les prolongations de contrat, la rééducation du noyau, etc.»

Avez-vous déjà refusé des joueurs pour lesquels votre système a révélé des problèmes physiques?

«Oui, cinq ou six, et des renommés. Berlusconi m'a dit que j'avais eu raison, puisque ces joueurs n'ont pas réussi là où ils sont, mais le secret médical m'interdit de révéler leurs noms...»


Où va-t-il nous mener?

«En Italie, les gens vivent pour le foot et sont superstitieux. Tout le monde a son avis sur le Calcio et croit que le passage des oiseaux ou la couleur du slip du gardien peut avoir une influence. Je veux rayer ces opinions sans fondement de notre manière de travailler.»

Jean-Pierre Meersseman est un personnage hors du commun. Véritable phénomène dans le football transalpin, il gagne à être connu et surtout à être écouté. Sans langue de bois, c'est rare dans le milieu, il a pris son temps pour nous décrire ses méthodes, ses buts et ses moyens pour faire du football une science, pour prévenir au maximum les blessures, aujour- d'hui, pour former des vedettes du ballon rond demain? À l'en croire, même le talent est, à terme, quantifiable, transformable en données, contrôlable en tests. On n'en est pas encore là mais le Milan Lab qu'il dirige dans un bunker de Milanello est certainement l'embryon du football de demain, où la glorieuse incertitude du sport n'aura plus qu'un tout petit droit de cité. En attendant, Meersseman se contente de nous prévoir un Milan AC en forme olympique demain soir. En prenant comme exemple un certain Clarence Seedorf.

Blessé au genou lors du quart de finale à Amsterdam, le Néerlandais a été retapé en un temps record par l'équipe du médecin belge et fut décisif en demi-finale, offrant l'assist du but décisif à Shevchenko. Seedorf, c'est un peu le cobaye de Milan Lab. S'il permet à son équipe de dominer la Juventus, demain soir, il aura largement remboursé l'investissement consenti pour le système révolutionnaire du docteur belge. Soit 3 millions €...



De Coxyde à Maranello en passant par l'Iowa

Suivez le parcours original du chiropracteur des stars...

MILANELLO Quand on voit cet homme, un rien trop grand pour son costume deux pièces, se promener sur les pelouses de Milanello, le somptueux complexe d'entraînement entre Milan et Varèse, grillant cigarette sur cigarette et se montrant d'une politesse naturelle avec tout le monde, du jardinier au président, on ne mesure pas tout de suite la carrure du personnage. Le journal international de la kinésiologie appliquée, une revue américaine de renom, nous aide à la cerner: «Le réputé Jean-Pierre Meersseman est devenu le premier chiropracteur à diriger le staff médical d'une grande équipe sportive professionnelle au monde. Son travail extraordinaire avec des athlètes olympiques, des politiciens et des célébrités a fait de lui le chiropracteur le plus en vue des milieux médicaux en Europe.»

Le décor est planté. Le médecin de l'AC Milan fournit lui-même les détails. «Je suis originaire de Coxyde. Mais pour devenir chiropracteur, je me suis expatrié dans une université américaine de l'Iowa. J'ai ensuite travaillé à Paris avant d'acheter un hôpital à Côme. Je suis également le médecin de Silvio Berlusconi depuis très longtemps.»

C'est évidemment via le président du Conseil italien que Jean-Pierre Meer- sseman est entré au club. «Ça faisait très longtemps qu'il me le demandait. Je n'étais pas vraiment intéressé. J'avais une belle clientèle, avec beaucoup de sportifs. J'ai notamment été le médecin des athlètes américains pour les Jeux Olympiques. J'ai travaillé aussi pour l'équipe de basket de Cantu du temps de sa splendeur. Des footballeurs? Plusieurs figuraient parmi mes patients. Surtout des joueurs de l'Inter...»

«Faire du football une science...»

Il y a cinq ans, lors d'un dîner officiel du club, Adriano Galliani annonce à tout le monde que Meersseman est désormais le responsable du staff médical de Milan. À la grande surprise du principal intéressé...

«C'était dans l'air mais rien n'était concret. Depuis, je me suis pris au jeu, et c'est passionnant.»

D'autant que Milan ne lésine pas sur la dépense: 3 millions € et des spécialistes mondiaux pour son staff médical, c'est gratifiant pour le responsable des lieux...

«Pour l'instant, 47 joueurs entrent dans mon système: l'équipe A et la Primavera (NdlR: les espoirs). Notre but, c'est d'inclure toutes les équipes d'âge et les clubs satellites, au Brésil et en Afrique.»

Pour faire des robots du football? «Je parle à long terme mais je pense qu'on peut faire du football une vraie science. Même le talent est quantifiable dans une certaine mesure. Chez nous, Inzaghi a le temps de réaction le plus bref de tout le groupe, Dida, la meil- leure vision panoramique, etc. C'est un bon début...»

Dernière précision: Meersseman boit son café tous les dimanches matin avec un certain Berlusconi. Un ami de trente ans.