Des supporters qui se rapprochent plus qu’ils ne s’opposent


MADRID Il y a la passion du football, mais il n’y a pas que ça. Même s’ils incarnent des valeurs nationales différentes, supporters du Real et du Barça se rejoignent plus qu’ils ne se distinguent, par leur nombre, leur ancienneté, leur statut social, ou leur froideur.

LA SOCIOLOGIE
Le Real d’Espagne
Il serait réducteur de définir les supporters du Real comme les riches de la capitale espagnole, en opposition aux pauvres qui, eux, soutiendraient l’Atletico. Même si le stade Santiago Bernabeu se situe dans les quartiers nord, une zone réputée chic, l’ensemble des couches sociales de la population est représenté parmi les aficionados. De même, les fans du Real ne sont pas tous de droite, comme on l’a souvent affirmé par le passé. Là aussi, on retrouve chez les supporters toutes les tendances politiques. Le Real Madrid peut être considéré comme le point de rencontre de millions d’Espagnols les plus divers. Même si les chiffres ne sont pas très précis, car beaucoup de fans sont aussi supporters d’une autre équipe plus modeste et plus locale, on peut affirmer que le Real est le club le plus aimé du pays. Ainsi, par exemple, la plupart des supporters de Malaga, de Getafe ou de Valladolid, se présentent aussi comme des inconditionnels du club merengue.

Le Barça catalan
La direction du club a longtemps été accaparée par la bourgeoisie catalane, notamment les patrons de l’industrie textile, ce qui fait que le club a généralement entretenu des liens très étroits avec la droite catalaniste. Une tendance qui s’est arrêtée avec l’arrivée aux commandes, en 1978, de José Luis Nunez, un Basque qui avait fait fortune dans le bâtiment. Confronté au nationalisme catalan, Nunez s’est battu pour faire du Barça un simple club de football. Malgré sa filiation très nationaliste, le club a joué un rôle intégrateur très important en Catalogne, surtout entre les années 1940 et 1980, à l’occasion des vagues migratoires venues de toute l’Espagne. Les nouveaux venus qui voulaient s’intégrer allaient au Barça, ceux qui regardaient de travers certaines caractéristiques catalanes allaient plus volontiers vers l’Espanyol. Il reste pourtant admis que le Barça est més que un club (plus qu’un club). Comme le soulignait le célèbre écrivain Manuel Vazquez Montalban, décédé en 2003, “Barcelone et le Real sont plus que de simples clubs car ils incarnent des valeurs qui les dépassent. Le Barça est ainsi, en quelque sorte, l’armée sans armes du nationalisme catalan.”

L’ORGANISATION
93.000 sociospour le Real...
Les supporters les plus importants chez les Merengue sont les fameux socios, membres de l’association Real et véritables propriétaires du club. Au nombre de 93000, ils payent chaque année une cotisation et élisent le président (un des leurs) et le conseil d’administration tous les quatre ans. On compte 62000 abonnés (socios aussi pour la plupart) au stade Bernabeu (pour la Liga). Mais le Real peut se vanter d’avoir tissé un extraordinaire réseau de peñas (groupes de supporters organisés et reconnus par les autorités du club). On en dénombre 1678 en tout, dont 60 en dehors de l’Espagne. Et c’est en Andalousie qu’elles sont les plus nombreuses : 391. Plus qu’à Madrid et sa région ! Ces peñas sont particulièrement choyées par le club…

… 156.000 pour le Barça
Actuellement, le Barça a 156.366 socios et le club a décidé de s’arrêter là. Pour devenir socio, à moins d’hériter cette condition, les cartes se transmettant de père en fils, il faut d’abord payer une carte de supporter pendant trois ans avant d’aller engrosser la file d’attente. Un chemin semé d’embûches qui alimente, bien sûr, un marché noir très actif des cartes de socios. Une donnée importante au Barça est le nombre élevé de femmes parmi la masse de socios (le pourcentage est estimé à 23 %) et même à la direction du club. Autre fait typique du Barça : la présence de nombreuses familles dans les tribunes. Enfin, et malgré le fort ancrage catalan du Barça, le club possède un nombre impressionnant de supporters partout en Espagne et même dans le monde entier, le Japon étant le deuxième pays par le nombre de socios, après l’Espagne !

LE COMPORTEMENT
Bernabeu esthète…
“Ici, les gens ne viennent pas à un match de football. On dirait qu’ils sont assis à l’opéra ou au théâtre.” Ces mots prononcés par Zinédine Zidane quelques mois après son arrivée résument à merveille le comportement des aficionados du Real. Il en faut beaucoup pour que ces “gastronomes” du football se lèvent de leur siège et applaudissent. À Santiago Bernabeu, l’ambiance est souvent très calme et les cantiques peu nombreux. Ici, ce sont les joueurs qui réveillent les supporters par leurs performances sur le terrain et non les supporters qui poussent leurs joueurs. Il n’empêche que le murmure de cette foule fait passer de nombreuses émotions. Chez les footballeurs merengue, mais aussi chez les adversaires. Après, cela dépend aussi des compétitions, car le profil des supporters change : en Liga, l’âge moyen est assez élevé et il s’agit surtout de gens de Madrid et des environs. En Ligue des champions, le public est beaucoup plus jeune (et chaud), et vient aussi de régions plus éloignées. Alors que la Coupe du Roi avec ses places aux tarifs raisonnables permet la venue d’un public très populaire et peu habituel.

… si tiède Camp Nou
Au Camp Nou, le public est réputé encore plus froid que celui de Madrid, c’est dire. Les joueurs s’en plaignent assez souvent. Seuls les clasicos contre le Real, montés en épingle par la presse, réveillent parfois ses ardeurs, sans qu’aucun incident sérieux entre supporters des deux camps (qui ne se détestent pas) ait jamais été relaté. En revanche, des attitudes très agressives furent constatées à l’encontre de joueurs étant passés chez le rival, et on se souvient encore de l’accueil fait au traître Figo. Cette froideur générale du Camp Nou s’explique par la sociologie des tribunes : public de socios historiques, ou d’occasionnels ayant racheté très cher une place à ces mêmes socios. Globalement, le spectateur du Barça est un bourgeois, et on n’assiste pas à un match au Camp Nou pour vingt euros… La violence ? Depuis l’apaisement du phénomène des boixas nois, groupes gauchistes violents, très hostiles à l’Espanyol et ses fans, il y a peu de problèmes.

Quant aux manifestations politiques et catalanistes du public, elles remontent à loin. Sous la dictature du général Franco, le régime toléra les expressions nationalistes dans l’enceinte du stade tout en les réprimant sévèrement ailleurs. Aujourd’hui, la société catalane est beaucoup moins politisée. Mais, à l’occasion des matches contre le Real, certaines manifestations politiques resurgissent parfois, et elles furent même encouragées par des dirigeants au temps de Joan Laporta.

LES RIVALITÉS
Real, son voisin honni
Il n’y a pas de rivalité marquée au sein de la famille madridiste, ni d’antinomies entre tribunes dans le stade. Contrairement à ce qu’on croit, les principaux ennemis des supporters merengue ne sont pas leurs homologues du Barça, mais leurs voisins de la capitale espagnole : les Colchoneros, les supporters de l’Atletico Madrid. Sûrement parce que les disputes sont quotidiennes : au bureau, au café mais aussi au sein de mêmes familles. De même, il existe de nombreux contentieux avec les supporters de Séville, Valence et Bilbao.

Barça-Real, une histoire de résistance ?
Jusqu’aux années 1950, le Barça avait deux adversaires emblématiques, l’Espanyol au niveau régional et l’Athletic Bilbao sur la scène nationale. La grande rivalité avec le Real remonte aux années 1950 et à l’affaire ayant opposé les deux clubs au sujet d’Alfredo Di Stefano, les Catalans ayant dénoncé le vol du joueur argentin par les Blancs. Par ailleurs, les Barcelonais se reprochent d’avoir favorisé le décollage international du club madrilène en ayant refusé de prendre part à la première Coupe d’Europe (créée par L’Équipe), à laquelle les Blaugrana ne croyaient guère. Évidemment, beaucoup à Barcelone aiment à raconter la rivalité avec le Real comme une forme de résistance politique sous l’ère Franco, mais à Madrid, il en est d’autres pour dénoncer là une vision simpliste des choses.


© La Dernière Heure 2011