Tessa Wullaert (28 ans), c’est 50 buts pour l’équipe nationale belge et une pluie de records en moins d’une saison sous la vareuse d’Anderlecht. La buteuse, triple Soulier d’or, est aussi devenue le visage d’un football féminin qui va dans le bon sens en Belgique. Cela ne l’empêche pas de pointer du doigt ce qui ne va pas dans son milieu et dans la société actuelle.

Une chose nous a frappés, il n’existe pas d’archives du championnat de Belgique féminin…

"Ouille, c’est dommage ça. J’ai eu la même chose avec l’équipe nationale. Je voulais tous mes buts en vidéo pour les revoir et revivre tous les moments. J’en ai reçu neuf…"

C’est frustrant, non ?

"C’est triste. J’espère que la génération actuelle aura tout sur vidéo (rires)."

On ne peut donc pas dire, selon les chiffres du moins, que vous êtes la meilleure joueuse belge de l’histoire…

"Je ne sais pas si on ne peut pas le dire. Je veux juste créer une image de ce que j’ai fait pour mon sport. On est la génération qui a mis le foot féminin sur la carte en Belgique et en Europe. J’en suis fière. Quand on a joué les Pays-Bas, j’ai vu, à travers la vitre du car, un petit terrain sur lequel je m’entraînais quand j’avais 15 ans. C’était incroyable qu’on soit dans ces minuscules infrastructures à l’époque. On a commencé de rien."

Vous êtes choquée en revoyant ça ?

"Oui, oui. Mais on se plaint encore car la situation actuelle n’est pas encore ce qu’on veut avoir ou ce qu’on mérite. Mais quand tu vois où on s’est entraînées, les vestiaires, on peut être contentes."

Avez-vous une pression liée à votre statut de visage du foot belge ?

"Peut-être un peu mais je joue car j’aime ça. Les gens oublient parfois qu’on est 11 sur le terrain et c’est frustrant."

Surtout pour les autres joueuses…

"Je ne sais pas si elles sont jalouses. Les coéquipiers de Ronaldo sont-ils jaloux ? J’espère que non. Je veux juste faire de mon mieux et aider l’équipe. Tout ce que je fais dans les médias est pour mettre le football féminin en avant."

Vous sentez-vous porte-parole de votre sport ?

"C’est dans mon caractère. Je dis ce que je pense. J’étais la première à me plaindre de ce qu’on avait et à réclamer un statut professionnel pour améliorer notre niveau. Certains n’aiment pas ça. J’espère que la jeunesse en profitera. Et je me fous de ce que les gens disent."

On dit souvent que vous êtes trop cash, ce qui ne passe pas toujours dans la société actuelle…

"Ce n’est pas facile. Surtout quand ça vient d’une femme. J’ai aussi mon projet #GRLPWR (NdlR : lisez girl power) qui va dans ce sens."

Vous avez aussi compris qu’il fallait rendre votre carrière bankable à travers les médias et les réseaux sociaux…

"Depuis que je suis revenue en Belgique, l’attrait est fou. Parfois je me dis : ‘Mais laissez-moi tranquille (rires).’ Ce n’est pas négatif, hein. Je sais qu’on a besoin de visibilité pour attirer les sponsors. Et leur argent nous permet de grandir."

Vous êtes aussi très active sur Instagram. Vous considérez-vous comme une influenceuse ?

"Je n’aime pas ce mot car je suis juste footballeuse. Je n’accepte pas tous les sponsors. Ils doivent être en lien avec qui je suis."

Ça marche comment ?

"Les marques me contactent et on voit avec mon manager ce qu’on peut faire. D’une campagne à une simple publication Instagram."

Le fait d’avoir été dans la campagne de publicité d’Adidas a-t-il changé les choses ?

"J’étais la première en Belgique et j’en suis fière. C’est cool. Au début, Adidas ne trouvait pas le foot féminin intéressant. Après mon deuxième Soulier d’or, la marque a analysé la situation. Et on a signé sur le long terme."

Vous avez aussi été une des premières joueuses à avoir un agent…

"J’avais 17 ans et j’étais au Standard. J’avais des contacts avec des clubs étrangers mais je n’avais aucune idée de comment gérer ça. Mon agent m’a contacté pour m’aider et m’a permis de signer à Wolfsbourg et à Manchester City."

Est-ce vrai que vous faisiez à l’époque le trajet quotidien entre Waregem et Liège ?

"Mes journées étaient très longues. J’allais à l’école jusqu’à 15 heures puis ma maman me préparait mon dîner. Je partais ensuite vers Liège pour revenir à 23 heures. C’était un peu fou mais je le voulais et le Standard était la meilleure équipe à cette époque-là. Je ne sais pas comment j’ai fait. Demandez-moi de le refaire, ce sera plus difficile je pense (rires)."

Les membres de l’équipe masculine savent qui vous êtes ?

"Il y en a mais pas tout le monde. La moitié des hommes ne me connaît pas mais je ne les connais pas non plus."

Vous nous disiez qu’à Manchester City, vous n’aviez pas de contact avec les hommes.

"Non presque pas. Le centre était divisé. Nous étions dans une moitié avec les jeunes. On se voyait pour les séances photos ou pour fêter Noël."

C’est un peu comme si nous ne saluions que les hommes dans la rédaction de La DH

"Oui. C’est comme ça. C’est le monde du foot. Je l’ai dit aussi ici qu’il faut plus de contact avec les hommes. C’est aussi bon pour l’image de l’équipe d’Anderlecht de ne faire qu’un. Et pareil avec les jeunes car parfois on doit attendre qu’ils aient fini pour aller sur le terrain. Certaines choses doivent encore être améliorées…"

Les hommes pourraient apprendre de vous…

"Surtout de notre passion. Je l’ai déjà dit 1 000 fois. On ne joue pas pour l’argent mais parce qu’on en a envie."

Que signifie le girl power pour vous ?

"C’est prendre les décisions qui te rendent heureuse, sans écouter personne."

Avez-vous toujours été féministe ?

"Je veux juste qu’il n’y ait pas de différence entre les hommes et les femmes. Quand on me dit que les hommes sont là et que je dois attendre dehors, je ne comprends pas. C’est dans mon caractère. Donc oui, je suis un peu féministe."

Cela vous choque-t-il d’entendre, en 2021, que les postes à responsabilité sont encore largement occupés par des hommes ?

"Oui, c’est dommage. Car je pense qu’il y a beaucoup de femmes qui ont les qualités pour être au top."

Vous voyez-vous en politique pour faire bouger cela ?

"J’ai déjà pensé à la politique locale mais ce n’est pas pour tout de suite."

Avez-vous déjà été confrontée à un sexisme frontal ?

"Pas vraiment. C’est plus indirect. Ou alors c’était sur les réseaux sociaux. Je n’écoute pas ce que les gens disent. Toutes les femmes doivent dire ce qu’elles pensent."

Vous avez récemment lancé vos propres stages. Comment cela se passe-t-il ?

"Je donne entraînement à un total de 40 joueuses réparties entre mercredi après-midi et dimanche matin. J’ai créé des tenues pour elles avec #GRLPWR et mon nom dessus. C’est magnifique (rires)."

Votre but est-il aussi d’éduquer au-delà du football ?

"C’est important pour moi et pour le futur du foot féminin. Certaines filles me disent qu’elles jouent avec les garçons mais ne reçoivent aucune passe. Je leur dis de demander le ballon ou de changer de club pour prendre du plaisir. J’essaie de les conseiller."

Vous avez d’autres histoires comme ça ?

"Certaines m’ont dit que les filles ne peuvent jouer au foot à l’école que le vendredi. Ça m’a énervée. J’ai donné mon numéro à la fille pour qu’elle le donne à sa directrice."

Elle vous a appelée ?

"Non. J’attends encore."

Vos stages sont une première étape. Quel est le but à terme ?

"Ce serait d’avoir une école de foot pour les filles."

Et de coacher un club ?

"Je passe mes diplômes avec d’autres Red Flames pour avoir plus de femmes dans le coaching et ça m’aide quand je donne mes entraînements."

Vous allez devenir coach ?

"Je ne me vois pas T1 mais peut-être T2 ou travailler avec les attaquants. Être sur le terrain."

Comment gérez-vous toutes ces choses ?

"J’ai encore le temps de jouer à la PlayStation. Mes équipières travaillent la journée et on s’entraîne en soirée. Je ne m’ennuie pas pour autant. J’ai toujours quelque chose à faire."

Vous avez toujours souligné l’importance de votre famille dans vos choix. À quel point votre entourage est-il important ?

"Je suis partie à 22 ans et ma famille n’était pas très importante à ce moment-là car je voyais mes parents tous les jours. Quand ce n’était plus le cas, j’ai vraiment réalisé à quel point c’est important. Puis, ça devenait sérieux avec mon compagnon et il me manquait. Sans tous ces paramètres, je serais encore à l’étranger."

À quand le premier enfant ?

"Je ne dis pas ‘jamais’ mais les enfants ne me tentent pas. J’ai joué contre une ancienne équipière Alexandra Popp et elle m’a demandé si j’étais revenue pour faire des bébés. Je lui ai dit que non."

C’est fou de se dire qu’elle pense quand même que vous deviez faire un pas en arrière pour être maman…

"Il y a peu de joueuses qui ont des enfants durant leur carrière. Tu dois être inactive durant un an. C’est un gros sacrifice."