"Gracias Negrito" signifie littéralement "Merci petit Noir". En Uruguay, l'expression très courante se veut affectueuse et peut être adressée à n'importe qui, quelle que soit sa couleur de peau.

Alors Silvina Rosas s'est "mise en colère" lorsqu'elle a appris que la Fédération anglaise de football (FA) avait suspendu pour trois matches et mis à l'amende (111.000 euros) l'attaquant de Manchester United pour avoir écrit "Gracias Negrito" à un ami sur Instagram.

Propriétaire d'une entreprise de distribution de vin, elle a eu l'idée de faire un photomontage avec la mention incriminée. Devant le succès sur les réseaux sociaux, elle s'est finalement décidée à coller ces étiquettes sur des vraies bouteilles et les demandes ont explosé.

"La réaction a été incroyable. Les gens ont compris que cela avait été fait avec amour", raconte-t-elle à l'AFP.

Cette initiative est symbolique de l'avalanche de réactions provoquée dans le petit pays sud-américain de 3,5 millions d'habitants par la sanction contre sa star internationale.

Outre le soutien de la Fédération et du Syndicat des footballeurs uruguayens, de la Confédération sud-américaine de football (Conmebol) et jusqu'à l'Académie des lettres d'Uruguay et d'Argentine, le joueur a pu compter sur celui de ses compatriotes : le mot-clé #GraciasNegrito a envahi le réseau social Twitter et des tee-shirts ont été imprimés avec la mention mise en cause.

Car pour beaucoup d'Uruguayens, la sanction de la FA relève avant tout de l'ignorance de la culture locale où les mots "noirs", "noires" et leurs diminutifs peuvent être utilisés de manière amicale.

Certains y ont même vu des relents colonialistes, accusant l'Angleterre de vouloir imposer ses normes au reste du monde.

"Auto-critique"

Mais des voix se font toutefois entendre, notamment dans la communauté afro-uruguayenne, pour ouvrir un débat sur la question.

Pour le footballeur afro-uruguayen Mathias Acuña, 28 ans, la sanction à l'encontre d'Edinson Cavani est injuste car ce dernier n'a jamais commis d'acte pouvant être interprété comme raciste, mais elle ne doit pas masquer la discrimination qui existe en Uruguay.

"Le racisme en Uruguay et dans le football existe (...) et il faudrait que chacun fasse son auto-critique (...) car nous ne sommes ni noirs ni blancs, nous sommes juste des personnes", souligne-t-il.

Selon un rapport de la Banque mondiale de 2020, l'Uruguay se distingue en Amérique latine pour ses "politiques sociales très progressistes et son faible niveau d'inégalité", mais certaines personnes sont "plus susceptibles d'être exclues", notamment les Afrodescendants qui représentent 8% de la population.

Pour Martin Rorra, 28 ans, membre de l'association "Jovenes Afro" (Jeunes Afro), qui milite pour plus d'égalité, le débat a manqué de "réflexion et d'analyse critique".

"D'abord parce qu'il s'agit d'une idole d'envergure internationale, avec tout ce que cela implique pour un pays où le football est roi comme l'Uruguay, ensuite cela a renvoyé un miroir à toute la société car c'est vraiment une habitude de dire +Negrito+ ou +Negrita", dit-il.

"Il y a un refus de remettre en question ces habitudes et de percevoir le racisme que nous avons reçu d'une manière si naturelle", souligne le jeune homme. "Il faut prendre en compte l'origine historique de ce mot" et peut-être lui "redonner" son sens.

Comme ailleurs en Amérique latine, la population afro-uruguayenne descend des esclaves emmenés dans le pays sud-américain à l'époque de la traite négrière.

Alicia Esquivel, médecin, membre de la communauté afro-uruguayenne et diplômée en politiques publiques et de genre, a déclaré lors d'un programme télévisé que l'apparition de produits estampillés "Gracias Negrito" lui avait "fait du mal".

"Cela montre que ces personnes n'ont pas conscience de ce que nous demandons : que cette expression soit supprimée du langage courant", a-t-elle déclaré.

"Si nous voulons vraiment nous engager contre le racisme il va falloir prendre des décisions qui ne feront pas plaisir à tout le monde, qui vont provoquer du rejet dans notre culture", prédit Martin Rorra.