Anthoine,

Un an, déjà. Que cela passe vite, une année. Et pourtant, ton souvenir demeure plus vivace que jamais. Le 31 août 2019 restera à jamais gravé dans ma mémoire, pour les raisons que tu sais. Les heures ayant suivi ton accident resteront parmi les plus noires de mon existence. Jusqu’au bout, j’ai refusé d’admettre que tu n’étais plus là. Quand un journaliste français est venu m’annoncer la nouvelle, je n’ai rien voulu savoir. Je me suis raccroché au moindre article, au moindre tweet, annonçant que tu étais sain et sauf. Et puis, il y eut ce communiqué glacial de la FIA, confirmant ta disparition. Une guillotine insoutenable qui m’a rendu inconsolable jusqu’au lendemain.

Avant ton décès, je vivais une adolescence prolongée. D’un coup, je suis passé à l’âge adulte. Oui, le sport que je chéris tant peut me prendre un copain. Jacky Ickx, en vieux sage, nous a rappelé qu’à son époque, les pilotes de monoplace avaient une chance sur huit d’y rester. Sauf que les années 70 ne sont pas les années 2010. On nous a tellement bassiné avec des normes de sécurité toujours plus drastiques que nous avions oublié que la Faucheuse rôdait toujours. Triste naïveté. Alors, oui, accepter ta disparition a été très difficile à avaler.

Sur le coup, on se pose des questions. Est-ce que ça vaut le coup de continuer à risquer sa peau pour un trophée en plastique ou en argent ? En tant que journaliste, l’idée de faire un pas de côté en sport automobile m’a effleuré l’esprit. Mais les larmes commençant à sécher, on finit par se reprendre. Car nous avons la passion chevillée au corps et on se rappelle pourquoi nous sommes là : jouir de ce privilège qu’est de vivre à 300km/h, que cela soit dans un baquet ou en dehors. Tazio Nuvolari avait un jour questionné un journaliste: "Où voulez-vous mourir ?". Le journaliste lui répondit: "J’espère dans mon lit" et Tazio lui demanda: "Mais comment osez-vous encore vous glisser dans vos draps ?!". Je pense que tout est dit.

Si tu savais, Anthoine, à quel point tu touches les gens en ce bas monde. Quel dommage que tu n’aies pas pu profiter de toutes ces marques de sympathie de ton vivant. Depuis notre première rencontre en Formule 4 en 2013, je savais que tu avais quelque chose de spécial. Tu étais déjà admiré ou jalousé. Bref, tu ne laissais personne indifférent, ce qui est la marque de fabrique des futurs champions. Par la suite, nos routes se sont croisées à plusieurs reprises au cours de nos vies, que cela soit en Formule Renault, en F3 ou en GP3. Une place t’attendait en F1 tôt ou tard, j’en suis certain. Je regrette deux choses : ne pas avoir réalisé l’interview pour F1i que je te promettais depuis ton titre en F3, et ne pas t’avoir dit "bonne chance pour ta course" une dernière fois. Qu’est-ce qui m’a empêché d’aller te voir dans le paddock ce week-end-là ? Je l’ignore encore. Mais peut-être cela devait être ainsi…

Ce que je vais dire pourra te paraître surprenant mais tu m’as aidé depuis là-haut. Un mois seulement après tes adieux, ma tante est partie aussi, subitement. Excuse-moi si ce terme peut te sembler inapproprié mais, grâce à toi (ou à cause de toi, je ne trouve pas les mots exacts), j’ai pu mieux gérer mon deuil familial.

Les mois passent, les plaies se cicatrisent mais ton souvenir reste. Qui me remerciera spontanément quand je rédige un article sur lui ? Qui m’accueillera sous sa tonnelle pour tailler le bout de gras ? Ce sont tous ces gestes élégants qui me reviennent à l’esprit quand je pense à toi. Tu avais un superbe coup de volant mais aussi une tête bien faite. La gentillesse et le sincérité sont deux qualités qui se perdent ici bas, tu sais…

Un jour, là-haut, on se retrouvera et on fera toutes les interviews que nous aurions dû faire. J’essaierai de ne pas trop me presser mais sache que je me ferai une joie d’enfin te revoir. Plus qu’un pilote, un collègue, tu étais un ami et tu auras toujours une place dans mon coeur.

Veille sur nous, Anthoine,

Martin

"Une étoile filante n’en demeure pas moins une étoile qui brille".